Cabaret Grisaille

L’éclairage d’ambiance avait quelque chose de lourd et maladif, en ce soir particulier. Les reflets jaunâtres des lampes à gaz projettaient des ombres floues, au contours mal définis, sur les murs lépreux du vieux cabaret, et les silhouettes mal découpées des quelques clients qui déambulaient dans la grande salle s’entrelaçaient mollement en une parodie de sarabande lethargique, terne carricature des cérémonies païennes des temps oubliés, dont la fougue et la vivacité proverbiales avaient cédé le pas à une langueur monotone et dépassionnée.

De ci, de là, les Errant s’affairaient à des tâches que la force des habitudes avait rendues fastidieuses. La section restauration suivait scrupuleusement son planning, et déjà s’alignaient en cuisine les premières entrées, des assiètes de qualité, certes, mais composées sans enthousiasme ni créativité. En coulisses, engoncés dans des costumes froissés et grimés à la va-vite, les artistes patientaient en grillant une sèche, ne prenant même plus la peine de répéter leurs interventions. Dans la salle, pas moins de cinq personnes attendaient le début de la soirée, les yeux perdus dans le vague. Ces cinq pauvres clients avaient le teint grisâtre et les yeux blanchis, et une certaine raideur dans leurs démarches attestaient sans ambiguité de leur origine. De fait, on les croisaient de plus en plus régulièrement dans les rues de la ville, dans les hameaux, aux abords des forêts, partout dans le Val. Les Errants identifiaient sans peine ces individus. Ils en avaient croisé un échantillon conséquent au cours de ce qui leur avait paru être une sorte d’hallucination collective. Avaient-ils dormis, ou avaient-ils veillés ? Ils avaient partagé ce rêve étrange, au cours duquels ils avaient rencontrés nombre de ces créatures maladroites et apparement décérébrées, qu’ils avaient baptisés les Gris. Il n’étaient ni attrayants, ni franchement repousssants, ni sombres ni lumineux, juste entre-deux, ternes et sans personnalité.

Lucien Trotzdem, maître de cérémonie et névrosé notoire, avait mollement traîné ses guêtres fatiguées jusque derrière le bar afin de relayer le Baron, lequel, redoutant la montée soudaine d’une crise de réalisme aigu, été parti illico se repoudrer le nez, juste au cas où. Le présentateur attitré de la soirée en était à éponger le comptoir avec un repli quelconque de sa robe cérémonielle, quand une voix suave et enjôleuse fit irruption dans sa glande pinéale, et commanda un verre d’absinthe. Lucien s’immobilisa, et marqua une pause de plusieurs secondes, tout à son saisissement. Puis, lentement il leva les yeux sur la forme qui s’était installée face à lui, de l’autre côté du zinc. Nul besoin pour lui de reconnaître les traits dissimulés sous cette cape sombre, nul besoin de donner une apparence trop précise à cette silhouette étrange, car il ne connaissait que trop bien son interlocutrice.

– Oh, tu est venue… Bien. Je te salue, Eris, notre dame de la Discorde. Lucien avait lâché la formule sur un ton mécanique et blasé. Tu apparaît au grand jour, maintenant ?
– Au grand jour, c’est vite dit. Il faudrait vraiment revoir votre jeu de lumières, répliqua la déesse. Une pomme, ô mon aimé ?
– Tu veux sans doute dire que c’est moi, la pomme dans l’histoire, répliqua Lucien tout en s’emparant du fruit doré. Regarde un peu cette salle. C’est de pire en pire. C’était pas dans notre pacte !
– Tu est fatigué, mon doux Lucien, et tes mots me blessent. N’ais-je pas tenu parole ? Je t’avais bien dit que ça allait être violent et créatif, et que la douleur sublimerait la beauté des choses. Ne te l’avais-je pas dit ?
– Si, oui, mais non… c’était pas comme ça. Enfin…

En général, il suffisait de deux minutes de converation avec Eris pour que Lucien perde lamentablement toute contenance. Même sa légendaire mauvaise foi ne lui était plus d’aucun secours.

– Le chaos créateur, tout ça, reprit-il…
– Et alors, banane, tu le trouve pas créateur, le chaos ? Regarde tout ce qui s’est passé depuis votre dynamitage du Cabaret d’Hiver.
– Comment ça, NOTRE dynami… oh, laisse tomber. C’est l’embrouille, maintenant. Il a pété, ce cabaret, ou non ? Et si oui, on est où, maintenant ? Il me semble bien reconnaître les arches le la grande salle, et la minuscule Bibliothèque, bien que je ne sois plus tout à fait certain des proportions ces derniers jours, et il y a trop de gens qui se promènent dans cette maquette. Alors quoi, on est parti, ou on est encore au Val ? Ou bien est-ce qu’on y revient sans cesse ? Franchement, là j’entrave plus rien à tes machinations…
La Dame commençait à s’amuser. Elle prenait toujours un plaisir particulier à trifouiller les méandres des pensées de Lucien ; il y avait un sacré bordel, là-dedans.
– Tu est tourmenté, mon aimé, poursuivit elle. Tu ne sais te satisfaire de ce que tu désires, quand tu l’as. Et quand tu ne l’obtiens point, Tu ne peux te contenter de la recherches. Tu te refuses tout bonheur. tu te complais dans tes frustrations. Tu se seras jamais heureux, ni dans l’immobilité, ni dans le mouvement. Tu te nourris du dégoût de toi même, et emporté par les tourbillons des vents, tu chantes ta détresse. Il y a dans ta vie du chaos authentique, et à travers ça une forme de création.
– Mouais, ponctua Lucien. Création ou destruction, je ne sais pas trop…
– Ouvre les yeux, c’est la même chose ! C’est vrai que moi aussi, en venant à toi, j’avais imaginé un truc un peu plus… enfin, on fait avec ce qu’on a, hein !
– Ben oui, c’est comme pour les Gris qu’on a trouvé dans les profondeurs. Tu joues à quoi, là ? Ca devient franchement flippant, ce truc. Et ça rime à quoi de nous faire ressortir à côté des mines Wendel ? Je ne comprends plus.
– comme si tu avais compris quoi que ce soit auparavant. Prétentieux, va ! Bon, pour les Gris, je m’y attendais certainement pas, mais…
– Tu ne t’y attendais pas ? Mais tu est une déesse, tu prévois les trucs à venir, et…
– Décidément, t’as rien pigé au chaos, toi…
Lucien gromela un peu, tout en rognant distraitement le trognon de sa pomme. Il contourna habilement les pépins. La chair du fruit lui avait paru délicieuse, mais comme toujours, le ver avait un peu de mal a passer. Lucien médita là-dessus un instant, puis finit par se l’avouer : Il lui arrivait parfois de préférer le ver au fruit. C’était dans sa nature.
– Puisque les Gris sont là, maintenant il faut faire avec, concéda t’il. N’empêche que toutes ces conneries ont finit par déteindre sur toute l’équipe du cabaret. Qui je porte ma propre malédiction, soit. Mais eux, ils n’ont rien choisi. Ils ne sont même pas au courrant !
– Faudrait voir à pas prendre tes amis pour des imbéciles, mon petit Lucien. La plupart d’entre eux on déjà compris et tout va bien. Allez, ne traîne pas plus longtemps, episkopos des Errances. L’office va bientôt commencer.
– Mais il n’y a que cinq personnes dans la salle, en encore, il y en a un qui bave en fixant le mur, et un autre qui cherche encore le mode d’emploi de sa fourchette !
– Et quand bien même ! Le rituel aura lieu. C’est aussi ça le sacerdoce.

***

Ce soir-là le spectacle fut banalement mécanique. Lucien débita ses intermèdes sans passion, et les Gogodétox, sans doute perturbées par l’atmosphère flasque et douteux de la soirée, enchaînèrent les plantages et les rattrapes avec des fortunes variables.
Basic Bastinct, la formation technopunk que Lucien avait secrètement vouée au culte discordien, attaqua fort. Mais le doute s’insinua dans les esprits lorsqu’un bien étrange personnage fit son entrée au milieu du concert. Aucun des trois bastincts ne préta attention à son apparition, obnubilés qu’ils étaient par les dissonances profondes et l’arythmie pathologie de leur prestation, mais Louvreuse, où plutôt Louvreur ce soir là – la clientelle ne remarquait mếme plus ces glissements de genre, parfaitement consciente du fait qu’elle se serait pris une bonne toltchoke en travers de la fiole à la moindre remarque de travers. Il était resté planté aux entrées, n’attendant pas grand-chose de cette soirée un peu molle. La haute silhouette avait fait son apparition en déchirant l’épais voile de brume qui s’était installé sur la place centrale. Avec elle venait un souffle frais, presque froid, et ses pas étaient portés par d’indistinctes nappes sonores, de longues mélopées éoliennes aux accents lointains qui glissaient au fond des oreilles pour toucher directement les tréfonds de l’âme. Louvreur, saisi la clope au bec et le zippo au vent, suivit le nouveau venu de regard, comme tétanisé. Le visiteur ne s’arrêta pas. A son passage la caisse de prix libre tinta, sans pour autant qu’il eût esquissé le moindre geste en direction de sa bourse. Puis il disparut par-delà les épais rideaux de velours rouge qui consacraient l’entrée de la grande salle.

Enfin parvenu au coeur du temple, le vagabond mystérieux se planta face à la scène, et fixa les musiciens. Sa silhouette, haute et majestueuse, engoncée dans un épais manteau de voyage de couleur nuit et frappé au dos d’une étoile argentée, contrastait furieusement avec celles des cinq autres spectateurs, tant et si bien qu’elle finit par capter l’attention du groupe. Sous les regards insistants du nouveau venu, les Bastincts perdirent peu à peu leurs moyens. Le concert se délita progressivement. Vers la fin du set, Gibus ne distinguait plus qu’à grand-peine ses claviers, et ses doigts engourdis ne répondaient plus. Le Baron perdait le rythme. Lucien était ailleurs. La formation s’enfonça encore un petit quart d’heure, avant de quitter la scène tête basse, devant un public parfaitement indifférent. Nul ce soir-là ne revit le vagabond étoilé.

En un sens, cette soirée plus que douteuse avait été proprement anthologique.