Cabaret hétérotopique

Le crâne de Lucien était douloureux. Sa conscience était embrumée. Des sons étouffés lui parvenaient, mats et cotonneux. Une voix connue. Des gens. Beaucoup de gens. Ses paupières closes ne parvenaient pas à protéger ses pupilles de la violente lumière qui baignait son visage d’une douce chaleur. Il était assis. Il ne sentait plus ses jambes. Et son crâne était toujours plus douloureux.

Louvreuse paradait. Sous les feux de la rampe, elle semblait retrouver son élément naturel. Nul ne pouvait se douter qu’il s’agissait de sa première prestation scénique, tant étaient grandes son aisance et sa fluidité. Son maquillage blafard tirait le meilleur parti des lumières, sa crête scintillait de mille feux, et son sourire faisait des ravages. Le micro en main, elle haranguait le public. A ses côtés, monsieur Truc, le magicien, traînait la patte et ricanait grassement. Son œil de verre roulait, incontrôlable, sous l’horizon de son galurin de cuir noir. Lui aussi jubilait.
Aux ordres de Louvreuse, il se saisit d’une longue corde, lisse et soyeuse, puis s’accroupit, et, un rictus carnassier aux lèvres, il entreprit de saucissonner Lucien sur sa chaise, affichant sans complexe un plaisir évident. Ce petit maître de cérémonie était décidément trop encombrant.

– … ficelé comme un rôti, clama Louvreuse !
– Ouaiiiis, répondit la foule, galvanisée.
– Maîtres de cérémonie, ficelés ! Et les maîtres d’école, ficelés !
– Ouaiiiiis !
– Et les curés ! Et les flicaillons !
– Ouaiiiiiiis !
– Tous ficelés ! Louvreuse roulait des yeux fous. Elle adorait la scène.

Le crâne de Lucien était douloureux. Sa conscience était embrumée. La foule criait. On devait sans doute l’applaudir. Lucien constata avec satisfaction qu’il était encore capable d’accomplir les plus grands exploits scéniques, même plongé dans le colletard. Il était bon, et il le savait. En un réflexe nerveux et compulsif, sa poitrine se bomba et sa tête se redressa comme elle pouvait, avant de s’effondrer, le menton claquant mollement sur son sternum. Ses bras, entravés par l’ouvrage de monsieur Truc, ne purent compléter le mouvement de salut altier caractéristique de son personnage.

D’une voix suave et envoûtante, Louvreuse avait attaqué son morceau de bravoure : une mélopée espagnole, triste et lancinante, lancée d’une voix de corps qui tirait dans les confins de ses aigus, douce et tranchante à la fois. Un silence religieux s’était imposé à l’assistance, qui écoutait, les esgourdes totalement médusées, et la larme roulant sur les pommettes rougies par l’émotion autant que par les alcools frelatés que le bar des Errances écoulait par litres entiers. La scène découvrait Louvreuse. Et tout allait changer.

Lucien, toujours assommé et ficelé dans un coin de la scène, en sanglotait dans son inconscience.