Cabaretum Valetae – Seconde partie (suite et fin)

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La journée tirait lentement vers sa fin. Les chaleurs écrasantes de l’après-midi avaient relégué la population dans des territoires plus ombragés, à la périphérie du terril. L’astre ardent allait enfin basculer derrière la majestueuse crête rocheuse qui surplombait la Vieille Valette, et les Errants émergeaient progressivement de leur torpeur post-méridienne.

Artus Barnier se glissa hors de sa loge, animé bien plus par la force de la gravité que par une réelle intention. Il se redressa, fit craquer ses vertèbres, leur arrachant une mélodie de xylophone issue de quelque danse macabre des Silly Simphonies, produits d’une époque bien révolue durant laquelle M. Disney produisait autre chose que de navrantes mièvreries, chacune étant la copie conforme, en plus décérébré, que la précédente. Le sorcier acoustique chaussa sa paire de lunette de soleil emblématique, et chargea sur ses épaule la musette dans laquelle il transportait en permanence sa tablette rituelle. Il se savait en retard. Allongeant le pas, il avança rapidement le long des entourages du chapiteau des Errances.

Le Baron posa son lourd burin de métal trois fois trempé sur une pile de palettes quelconques qui lui servait d’établi secondaire. La tâche à laquelle il avait consacré ces quelques débuts de soirée estivaux semblait lui échapper, et il considérait la chose comme hautement contrariante. Levant les yeux au ciel, il releva la position du soleil déclinant dangereusement vers les sommets boisées du versant ouest du Val… de la Valette. La Vieille Valette. « Encore un lapsus marrant », constata platement le Baron. Il leva donc les yeux vers le soleil, et estima qu’il était plus que l’heure. Aussi abandonna-t’il là la serpe rougeoyante, dont le fil malicieux se courbait en dépit de toute logique à chaque fois qu’il prétendait en retoucher le manche. Sans prendre la peine d’ôter son tablier de cuir, il prit la direction de la place centrale du terril, entraînant à sa suite un épais nuage charbonneux. Igor le suivit également.

D’abord un par un, puis par petits groupes, tous prenaient le chemin du chapiteau, où devait se tenir une réunion plénière du collectif ; la chose était très exceptionnelle chez ces gens qui ne planifiaient généralement qu’au travers de vagues interjections lancées au hasard d’une rencontre fortuite, et dans les cas extrêmes griffonnaient trois hiéroglyphes incompréhensibles surmontés d’un intitulé généraliste mentionnant de vagues « trucs à faire ».

Madame Chouchen s’était débarrassée de sa démoniaque engeance dans l’espoir de préserver la sérénité du collectif, qui saurait peut-être s’en tenir à un conciliabule apaisé, un échange de propos réfléchi, entre adultes sages et raisonnables. Mais la vanité de cette aspiration n’avait pas manqué de lui arracher un sourire en coin. Après tout, elle était très bien placé pour le savoir, il n’en était pas un seul parmi les Errants qui ne fût un horrible gamin ; la réunion allait ipso facto se transformer en une foire ingérable, celui-ci criant à qui veut l’entendre que son poisson serait frais, celle-là vantant les vertus de ses légumes à s’en faire péter les cordes vocales, et le bétail meuglant pour ses droits civiques, et baston de clébards par-dessus le marché. Fallait-il qu’elle les aime, ces gosses là.

Sous le temple de toile, on avait disposé quantité de tables et de chaises, en un vaste demi-cercles, dispositif idéal pour une réunion bien menée, et qui présenterait toutes les apparences d’un collectif égalitaire. La chenille formée par l’enfilade de tables épousait naturellement les contours ovoïde du chapiteau. Un à un, les Errants prenaient place à l’entour de la tablée circulaire, dans un insouciant brouhaha qui n’était pas sans rappeler l’atmosphère enivrante des souks orientaux.

Lucien abandonna son thé et son recueil de mots croisés, et s’extirpa mollement de son fauteuil ; du bout du pied, il repoussa son assiette sale sous un tapis ; il chaussa ses rangers, enfila son manteau, prit sa cane et son chapeau. Puis il descendit de la scène et prit place à la tablée, parmi ses compagnons, et à moins de quatre mètres de son point de départ.

La petite troupe enfin assemblée, les palabres allaient commencer. Pris ensembles, les Errants formaient une foule bigarrée, un mélange improbable de stéréotypes à priori incompatibles, et qui pourtant oscillait toujours autour d’un point d’équilibre purement théorique, comme si le collectif frôlait en permanence la dangereuse zone d’attraction d’un trou noir duquel ils ne sauraient jamais plus se détacher, mais sans non plus pouvoir s’éloigner de cette zone terrible, qui exerçait sur eux une fascination étrange, une pulsion de vie en même temps qu’un appel à la mort. Cet exercice de funambule auquel ils se prêtaient au quotidien prenait aujourd’hui des aspects tragiques, puisqu’il s’agissait pour l’essentiel de vulgaire monnaie, cette petite chose méprisable empoisonnait l’humanité depuis quelques millénaires maintenant. En effet, les caisses du collectif, alimentées au début de l’opération par les fonds propres de ceux parmi l’honorable assemblée qui avaient l’avantage de posséder quelque chose à partager, dépérissaient à vu d’œil, et les modestes dons des visiteurs qui pouvaient se le permettre ne suffisaient pas à les renflouer. Pour l’instant, tout le monde mangeait à sa faim, et étanchait sa soif ; ceux qui n’avaient par de quoi payer leur pitance, ceux-là avaient des bras, des jambes et des idées – pas nécessairement les trois…- et ceux-là ne manquaient pas de les mettre sans réserve au service de la vie commune. D’autres, plus argentés, savaient débourser pour autrui, et au surplus n’étaient pas avares de leur énergie. Mais cela ne suffisait pas. Les Errances en arrivaient donc à remettre en question la pratique du prix libre, point pourtant fondamental dans la démarche de vie de la plupart de ses membres. Les arguments volèrent, douloureux. La fierté en prit un coup. Cette seule discussion fut vécue par beaucoup comme un échec. L’échec d’un point politique essentiel. L’échec d’une idée forte ; l’échec d’une valeur de base. L’assemblée, au final, consentit à retourner sa veste, à assumer des tarifs fixes, à entrer dans une démarche plus rentable.
Il va sans dire que personne ne suivit jamais les directives validées au cours de cette assemblée. Le prix libre resta en vigueur jusqu’au bout, parce qu’une idée aussi importante, ça s’assume. Jusqu’au bout.

Mais au sortir de ces palabres douteux aux conclusions frelatées, personne ne faisait le fier. Les têtes baissées, on échangeait des propos indistincts, à peine murmurés, en petits groupes épars. Le chapiteau lui-même avait perdu de sa superbe, comme s’il était le reflet de l’esprit de ses habitants. Nul n’osa suggérer de mettre un fût en perce. L’ambiance était lourde, les conversations clairsemées et peu enthousiastes, si bien que peu à peu, chacun regagnait ses pénates dans l’espoir d’y retrouver un peu de dignité.
Madame Chouchen remisa soigneusement les fonds de caisse ; le Baron regagna la forge, dont le foyer menaçait sûrement de s’éteindre ; Lucien regagna la scène, s’effondra dans son fauteuil, et entra dans une méditation catatonique ; Artus avait rabattit ses lunettes noires sur ses yeux tristes .

Seul, oublié dans un recoin sombre du chapiteau, Igor semblait garder la place. Sur son torse rougeoyait une marque de chair brûlée, comme une inscription gravée au fer rouge dans ses chairs : un observateur non averti y eût vu un simple pentagone. Mais de plus près, on en devinait de subtiles ramifications, moins marquées, mais qui semblaient entraîner la forme originelle dans une sorte de spirale infinie et vertigineuse. La tête légèrement inclinée vers l’avant, il regardait droit devant lui, si bien que ses pupilles paraissaient suspendues au rebord de ses paupières ; sous ses iris ressortait le blanc de ses yeux. Igor esquissa un magnifique sourire en coin, dans la plus parfaite tradition kubrickienne.