Cabaretum Valetae – Seconde partie (suite)

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Pétula Mendels était une personne d’un naturel réservé. Non qu’elle eût été timide, ou quoi que ce soit de ce genre. Mais elle éprouvait le besoin d’observer longuement un entourage nouveau avant de s’y mêler. Cette étape de reconnaissance lui permettait d’aborder les gens avec une grande douceur, ou au contraire de les éviter purement et simplement s’ils se montraient indigne de plus de considération. En dépit de cette attitude, elle n’était pas passée inaperçue au sein de la petite horde de joyeux drilles qu’étaient les Errances. Dès le premier soir, elle avait, en compagnie de sa partenaire de scène, littéralement hypnotisé l’assistance avec sa voix pour seul médium. Du fond de ses tripes, elle pouvait sortir des sonorités extraordinairement modulées, avec un ambitus allant du baryton profond et rocailleux pour remonter instantanément vers des aigus de fausset, puissants et vibrants, ornés d’un trémolo qui assurait la prospérité de toute une génération de vitriers chargés de réparer les dégâts.

Les jours avaient coulés sereinement depuis la première représentation. Le campement des Errants s’était affermi, et diverses installations et structures mobiles étaient venu s’ajouter au village naissant pour accueillir le petit noyau de personnes qui, à l’issue de cette soirée mémorables, avaient résolu d’accompagner le collectif dans cette aventure rocambolesque. Une petite colonie de vacance s’était formée, jeune et joyeuse, dont l’enthousiasme se révéla peu à peu à mesure que se dissipaient les vertiges cotonneux des lendemains de fête. A présent que le hameau avait pris un rythme de vie un peu moins outrancier, différents ateliers s’étaient installés. Outre celui du Baron Noir, où l’on forgeait avec un enthousiasme certain et un taux de pertes somme toute acceptable, une échoppe tenue par les danseuses du cabaret avait ouvert ses portes, dans laquelle on sérigraphiait à tour de bras, et chacun pouvait y décorer les frusques des différents visuels proposés par le collectif. Tout le monde échangeait bon train, sur l’art en général, sur la politique des barricades, ou sur l’abondance de la bière à prix libre. Certains matins, même, quand le courage les en prenait, les artistes du cabaret s’extirpaient de leur gangue de sommeil, et participaient un peu à la bonne humeur générale en s’entraînant mollement.

Riton Velours, la quarantaine bedonnante, était paresseusement assis sur un caillou volumineux, profitant de l’ombre qu’offrait la généreuse bordure forestière enserrant le terril. Une huit-six éventée à la main, il contemplait un œil morne et terne les poussières charbonneuses qui dansaient au rythme des ondulations d’un air surchauffé par une cagne estivale absolument étouffante. Son regard vide erra quelques instant en direction de l’Auberginum Courgetae où, entre des repas, se tenait une sympathique guinguette qui servait de point de ralliement à la faune locale. Puis ses yeux vagues vinrent s’échouer sur la réserve de canettes métalliques qu’il conservait jalousement dans une besace répugnante, dont cuir malmené craquelait de tout bord. Il éructa grassement, piocha dans son stock, péta la languette, porta le breuvage à ses lèvres, et sans même y songer, balança négligemment la canette précédente, même pas vidée, en direction de la foret. Il exsudait la vulgarité par le moindre de ses pores.

Sous la tonnelle de la cantina des Errances, une bande de joyeux malandrins formait un bloc agité et bruyant qui assurait une certaine continuité entre le petit-déjeuner et le repas de midi. D’autres les rejoindraient plus tard, et fourniraient un excellent prétexte au café de quinze heures, puis au pousse-café. Un peu plus tard le contingent aborderait les questions logistiques liées à la tireuse, l’état-major planifierait les opérations, et la garde de nuit se présenterait en temps et en heure pour mener l’assaut sur le bar dans les règles de l’art. Pour l’instant, ils étaient moins d’une dizaine, et commentaient bon train la petite vie du camp.

Madame Chouchen, vêtue d’un peignoir rose et chaussée des pantoufles assorties, bailla à s’en décrocher la mâchoire. Son café fumait au creux de ses mains, emplissant dans l’air déjà chaud du milieu de matinée de volutes hypnotiques. Un peu plus tôt, la marmaille d’un pas guilleret était partie mettre la campagne environnante à feu et à sang. Une sorte de légende populaire s’était formée à ce propos, qui imputait les ravages récurrents de la hordes des mioches de l’apocalypse à une prétendue meute de sangliers sauvages. Personne n’était vraiment dupe de l’histoire, ce qui n’empêchait pas les plus belliqueux représentants de l’assemblée d’esquisser des plans tous plus bancals les uns que les autres afin de donner la chasse aux suidés fantômes et de s’en faire un festin, ce qui offusqua tout particulièrement le Baron, qui n’acceptait de consommer que de la viande consentante. Or les sangliers, en tant que mammifères sauvages maîtrisant assez mal la langue de Desproges, se révélaient parfaitement incapables d’émettre un avis sur le sujet. Ou en tout cas, les humains étaient incapable d’interpréter l’évidence, aussi s’autorisaient-ils à trancher la question de manière unilatérale.

Riton ramassa sa binouze. Il plongea son corps en avant pour se donner l’élan qui lui permettrait de se relever, puis revint en place dans un mouvement de culbuto. Puis dans un second temps, il envisagea de décroiser les jambes avant de réitérer l’opération. Après un passage nettement mieux négocié que lors de la première tentative, il tituba un peu sur ses canes, ramassa son antique sac à dos de surplus militaire, estima sa trajectoire au jugé, puis lança hardiment son pied en avant, amorçant ainsi l’incertain combat contre lui-même qui, si d’aventure l’un des deux concurrents en sortait vainqueur, lui permettrait d’atteindre l’Aubergitum courgetae.

Sous la tonnelle, la poignée d’errants qui étaient de faction ce matin là formait une vague chorale, et s’essayait aux interprétations les plus incongrues d’un florilège de cantates post-zadistes, s’appuyant sur le martellement régulier de la forge qui résonnait à travers toute la vallée. Aucun de ces petits chanteurs dont ce n’était pas la croix, mais bien la gueule qui était de bois, ne chantait faux à proprement parler, et l’ensemble eût sans doute résonné d’une harmonie majestueuse pour peu que les choristes se fussent préalablement mis d’accord sur le chant qu’ils allaient entonner. Attirée par les voix, Pétula s’était approchée du groupe, et, à pas feutrés, comme pour ne pas imposer sa personne, se glissa discrètement vers un fauteuil légèrement à l’écart, dans lequel elle s’enfonça avec indolence. En dépit de sa volonté évidente de ne pas perturber la lyrique assemblée, son aura ne passait pas inaperçue, et chacun, soudain, perdit confiance dans ses propres vocalises, et baissa inconsciemment le volume. Puis, sans que le chant ne s’interrompe, certains marquèrent la cadence de leur chant puor en affermir le rythme. Certains oublièrent, sans même s’en rendre compte, une où deux notes de leur partition, en conséquence de quoi leurs voix se décalèrent, et vinrent naturellement à compléter les vides laissés par d’autres, lesquels ajoutaient parfois plusieurs syllabes à leur texte pour rattraper le tout. Tous ces chants, au départ si différents et cacophoniques, se développaient à présent vers une certaine harmonie issue de l’inconscient collectif. Une harmonie précaire, certes, et que le moindre vent contraire aurait suffit à ébranler, mais une harmonie tout de même. Il arrivait que la présence de Pétula produise cet effet.

Madame Chouchen fit son entrée dans les cuisines, sifflant un petit air décousu qui, s’en même qu’elle s’en rende compte, produisait un contrepoint intéressant au thème développé sous le marabout attenant. De jour en jour, elle s’offusquait moins du triste état dans lequel elle retrouvait son petit royaume chaque matin : poubelles renversée, casseroles gisant à terre, et étagères pillées étaient devenus une sorte d’antienne qu’on entonnait sans conviction, par la simple force des habitudes solidement ancrées. Quelques fois, la farine s’étalait au sol comme par jeu, dessinant un semblant de marelle ou de jeu de morpion. Un matin, on avait même retrouvé un cubi éventré. Madame Chouchen soutenait avec véhémence quiconque attribuait ces désastres aux sangliers.

Riton était un personnage fin et subtil, qui faisait montre d’un savoir-faire encyclopédique quand il s’agissait de marquer une entrée fracassante. A une dizaine de mètres de la cantina, il voulut se joindre à la chorale locale, mais au lieu de la note claire avec laquelle il avait envisagé d’entamer son solo, il partit d’une quinte de toux glaireuse à souhait, répandent autour de lui une pluie de glaviots purulents. Il mit bien une minute pleine à reprendre son souffle, et à côté, l’entraînante mélodie continuait comme si de rien était. Arrivé au niveau de la vocalisante assemblée, il n’avait plus vraiment envie de chanter. Il était vexé. Comme un pou.

Pétula esquissa un sourire. Les yeux mi-clos, elle se laissait bercer par le flux et le reflux des voix qui l’entouraient, par douces vagues de phrases musicales qui venaient une à une se jeter sur de longues plages de silence, par les chromatismes discrets ornaient le tout d’une fine écume éthérée. En arrière plan de tout cela, elle goûtait avec délectation le martellement régulier de la forge qui éclairait la douce mélodie de la douce lumière rougeoyante des crépuscules subtropicaux, cette pulsation entêtante à laquelle se joignaient depuis peu les tintements de la batterie de cuisine remuée par Madame Chouchen. La méditation de la diva fut néanmoins troublée par l’entrée du bas Riton.

Madame Chouchen réorganisait ses casserole en sifflotant gaiement pour accompagné le concerto matinal. Elle aimait bien cette petite bande de garnements. Bien sûr, il fallait les corriger à tout bous de champs, ils étaient braillards et désorganisés, ne connaissaient pas d’horaire, bordéliques comme des gamins et aucun sens des réalités, avec ça, mais décidément, elle les aimait bien. Madame Chouchen avait le sens de la famille, et considérait la sienne comme extensible. Elle se perdait dans ses songes attendris quand Riton fit son entrée. En son for intérieur, elle bénissait les cinq cafés qui lui avaient tenu lieu de petit déjeuner. En tou cas, il falait au moins çà pour encaisser la scène.

Se prenant sans doute les guibolles l’une dans l’autre, Riton s’affala littéralement sur la table, fracassant au passage une carafe, quatre verres, deux cendriers et la table elle-même. interrompant net la cantate des Errants. Dans un silence interdit, il se releva péniblement, et cracha un flot d’insanité qu’il serait proprement indécent de reproduire, et ce même en tenant compte du l’état de dépravation générale de l’assemblée.

« Bon, quand ça change… » marmonna madame Chouchen. Elle ouvrit un petit placard derrière elle, plongea la main dans une énorme boîte de biscuits métallique, et, farfouillant sous un tapis de gâteaux secs, en extirpa une antique poêle de calibre 22, souvenir de la guerre, qu’elle gardait toujours en réserve, chargée, au cas où.

Autour de la table, chacun reprenait ses esprits, et analysait, avec plus ou moins de vivacité selon les individus et leur degré éthylique, les propos qui venaient d’être tenus. Peu à peu, chacun prenait la mesure de la portée des mots employés, de la charge dont ils étaient porteurs, des implications du choix de ces expressions en pareil lieu, et en pareille société. Et à mesure que les cerveaux analysaient, s’empourpraient les visages et se crispaient les poings.

Madame Chouhen, dont l’esprit était somme toute un peu plus vif que la moyenne locale, bondit toute équipée par dessus le comptoir du bar, la sauteuse à la main, et le fouet entre les dents. Elle s’y entendait, pour battre les gens en neige.

Les noms d’oiseaux commençaient à voler deci-delà quant Pétula Mendels ouvrit les yeux. Dans le plus grand calme, elle se dressa, majestueuse. Redressant sa colonne d’air et s’installant dans une posture théâtralisée, elle prit une profonde inspiration. Elle allait parler.

Les mouvements de la mêlée s’étouffèrent d’eux même. Toutes les attentions se tournaient vers Pétula. Elle avait subjugué tout le monde. Sa présence était centrale. Sa chrysalide s’était ouverte. Elle était la prima dona des Errance. Elle allait s’exprimer.
« ♪ » dit-elle, simplement.

L’assemblée regarda ses pieds. « Bon, c’est vrai… » dit l’un. « ouais », concéda l’autre. Et on se mit à redresser la table, à ramasser le verre cassé, dans une attitude contrite. Riton était parti.