“Cabaretum Valetae – troisième partie (suite et fin)

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Lucien Trotzdem, le teint pâle et la démarche hasardeuse, traînait péniblement ses rangers dépiautées dans la poussière lourde et charbonneuse du terril, soulevant à sa suite un épais nuage de particules malsaines et insidieuses, qui, telles les miasmes de la plus noire des pestilence, s’infiltraient silencieusement au cœur du système respiratoire des passants alentours, nichant quelque bacille infectieux dans les profondeurs extrêmes de leurs alvéoles pulmonaires. Perdu entre les replis dédaléens de son cerveau malade, il avançait sans but précis et sans la moindre prudence au beau milieu du chantier de démontage du chapiteau des Errances, parfaitement inconscient de la meute laborieuse des baltringues qui, d’un geste plus ou moins assuré, faisaient tournoyer leurs lourdes masses, lesquelles, au terme de leur révolution, allaient puissamment s’abattre sur les flancs rouillés des pinces d’ancrage.
Aujourd’hui, les Errances levaient le camp. Déjà, le gros des participants avait déserté les lieux, et le village, petit à petit, retrouvait face à lui même sa vérités, ses problèmes. Ne restaient quasiment plus que les errants eux-mêmes, ainsi que les terriliens de souche, qui, pour avoir subi de plein fouet tout un mois d’occupation sous le joug tyranique du cabaret, n’en semblaient pas s’offusquer outre mesure. Malgré les muscles endoloris et une fatigue désormais tenace dont ils mettraient plusieurs semaines à se départir, le rangement se faisait bon train. Déjà les remorques pleines jusqu’à la gueule d’équipements divers, de costumes et d’amplificateurs, de décors et de sculptures, de voilages et de projecteurs, s’alignaient le long du terrain comme des oignons dans leur rang.

Peu avant que l’on abaisse la mâture, Gibus, prévenant comme à son habitude, avait discrètement entrainé Lucien à l’écart, afin de préserver chacun de l’accident stupide auquel tout le monde s’attendait. Le maître chapitelier avait très exceptionnellement condescendu à déléguer une infime portion de la charge qui alourdissait ses robustes épaules ; un tel relâchement lui était fort peu coutumier, et ne pouvait trouver explication qu’en ceci que son esprit fût fort tourmenté : En effet, il avait été en proie à de fortes insomnies depuis son intuition de la veille, dont il n’avait pu établir la véracité en dépit de ses efforts intensifs. Et puis, à force de tourner et retourner sans fin sous ses draps, il s’était décidé à se lever, comme saisi d’un doute. Il fit un premier tirage du cliché qu’il avait pris du haut des sommets, une épreuve par top floue qui dut malheureusement finir au rebut. Au second essai, le résultat fut plus lisible – et d’une esthétique certaine, au surcroît – mais un détail chiffonait encore le photographe amateur. Il se lança dans un troisième tirage agrandi, puis un quatrième au cadre encore plus serré. A ce stade, il tremblait d’excitation.

Dès le point du jour, Gibus, en embuscade, tomba sur le râble de Lucien. Il le saisit vigoureusement par le bras, et l’entraîna plus loin, en direction des roulottes ; le maître de cérémonie tenta bien de s’agripper à son chapeau et à sa cane, mais il fut irrésistiblement happé par la tornade. Tout juste ses pieds avaient-ils repris contact avec le sol que Gibus lui imposa la photo agrandie. « Regarde ça ! Regard ! Là ! » Gibus cacheta l’image d’un doigt charbonneux. Lucien plissa les yeux, fronça les sourcils, et tendit son cou en avant et en arrière dans l’intention de régler la mise au point de ses bécycles. Il n’y voyait goutte. Peut-être un tache blanchâtre, là, au milieu. Mais bon.
C’est sur ces entrefaites que le Baron noir, les yeux cernés jusqu’aux genoux, et suivit d’un Igor clopinant et cahotant, fit une de ses apparition toujours distinguées. Coupant net les conversation par la simple force de son entrée, il jetta sur le duo un regard fou, bomba le torse en prenant son souffle, leva l’index en direction des cieux impuissant, et tendit tout son corps dans cette pose caractéristique qui annonce généralement l’iminence d’une baronnade bien sentie, mais Gibus, tout à son excitation, lui trancha l’herbe sur les pieds. Il abreuva le dandy dépravé d’un flot continu d’interjections, d’affirmations, de questions et de choses moins définissables, déplaçant son humeur explosive de son interlocuteur premier vers les nouveaux venus.
Lucien, qui venait de se voir littéralement dépouillé de l’image qu’il tentait d’analyser, reporta son attention sur Igor. Trapu, difforme, les jambes torses et le regard torve, et d’une manière plus générale tordu et contrefait, l’obscur assistant du Baron inspirait imédiatement la sympathie du présentateur grincheux. De plus, Igor portait encore sur son sein cette étange brûlure.
De son côté le baron était abîmé dans la contemplation la photo prise par Gibus, masquant à grand peine son incrédulité sous un masque dubitatif. Il n’y distinguait, ma foi, rien de trop extraordiaire à ses yeux. Du relief, et le toit du chapiteau. Et de la forêt. Absolument partout. Et puis ce n’était sans doute pas si important. Déjà son esprit s’en allait à la dérive vers quelque bribe de sa tirade avortée. Igor, ayant perçu le subtil changement d’état de son bon seigneur, pinça le document entre son pouce épaté et son index crochu, le tira à hauteur de ses yeux sans que le Baron ne s’en émût, et contempla l’image.
A cet instant, Lucien comprit. La marque d’Igor. Son regard sur la photo. Igor semblait distinger sans peine ce que Gibus montrait. Igor affichait un sourire démesuré en tapotant du bout de l’ongle ce point précis qu’avait auparavant désigné Gibus. Lucien comprenait enfin. Et il avait mis du temps.

La vergue était tombé, la toile pliée, les mâts descendus, puis l’ensemble avait été remisé sur le porte-chapiteau qui avait fait office de scène de fortune lorsque sa charge nominale était en station déployée. Les derniers fiacres, les dernières roulottes se tenaient sur la ligne de départ. Terriliens et Valetteux-du-haut étaient rassemblés pour la grande scène des adieux, avec fanfare, flonflons et feu d’artifice final.

Les Errants passaient pour un peuple relativement peu organisé. On leur conaissait, outre une réelle sincérité dans les actes, les errements les plus chaotiques, et c’est à randon qu’il menaient leurs existence. La lune était leur reine, et l’inconstance leur vertu.
Mais en cette fin du mois d’août, décidément, ils firent fort en matière d’inconséquence. Ils avaient mis tant d’énergie dans la préparation de ce dantesque événement que fut le Cabaretum Valetae, ils avaient tant offert de leur temps pour cet improbable éphémère, ils s’étaient tous tendus vers cette idée avec une force telle qu’il n’avaient guère su lui concevoir un lendemain. Et puis la chose était faite. Ite fiesta est. Pourtant certaines questions pressantes faisaient désespérément valoir l’urgence de leur cas et tambourinant et supliant aux portes des consciences des plus éveillés des estimables représentants de la compagnie. Des petits détails, des petits rien, comme ça, qui dévoilaient peu à peu leur importance cruciale. Comme par exemple : Que diantre allaient il bien pouvoir foutre de tout ce matos, maintenant ?