“Cabaretum Valetae – troisième partie (suite)

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Au lendemain de cette soirée apocatalytique autant qu’édénéenne, le pauvre Gibus n’en menait pas large. A l’abri de sa large voûte crânienne, tout un univers avait éclaté en un milion de conflits sociaux plus ou moins étendus, et il y réganit un chaos généralisé. Les syndicats de neurones avaient proclamé la grève générale, et leur mouvement avait été largement suivi ; les synapses elles-mêmes avaient débrayés assez tôt dans la matinée ; le liquide céphalo-rachidien connaissait de fort troubles circulatoires depuis que matières grises et blanches avaient abrogé de fait la ségrégation cellulaire dont elles estimaient être – à juste titre, les victimes innocentes ; enfin, suite aux violents affrontements accoustiques de la veille, de solides barricades s’étaient érigées au sein des conduits auditifs, et seule une sirène lancinante transperçait encore les tympans déchirés du malheureux claviériste broyé entre marteau et enclume. Quant à son âme, elle s’était réfugiée au fin fond de son cerveau reptilien. Seul un réflexe purement animal lui hurlait, par dessus l’incompréhensible cohue de ses pensées, d’aller faire un tour plus loin.
La forêt avair généralement un effet appaisant sur la psyché du désormais célèbre claviériste. Le calme et la solitude, loin des turpidudes mondaines et décadentes de ce Cabaretum Valetae, les simples fragrances des essences locales, de buis, de pins, de châtaigner et d’olivier, le chant serin qu’entonnent les oisillons au sortir du nid, le doux son des sangliers qui sébattent gaiement dans quelque clairière reculée, cueillant des petites fleurs et dansant un délicat menuet avec des écureuils du coin qui passaient par là. Armé de son bâton de marche et de son attirail photographique, Gibus prit le chemin des crêtes.

Passant à côté du point d’eau, il s’engouffra au travers du portail naturel à la voûte feuillue qui terminait la pointe sud du terril, puis s’engagea sur le sentier pierreux qui menait au village. En dépit de la jeunesse du jour, le soleil dardait la vallée de ses précoces rayons, frappant le crâne du promeneur matinal avec une violence certaine, mais néanmoins mêlée de douceur. Le chemin, en dépit de son utilisation quotidienne, conservait des aspects sauvages, et l’ascention se faisait ardue en certains endroits.
Tout au long de la première partie de la montée, les pensées errantes du bon Gibus se tournaient vers le village de la Vieille Valette. Une sorte de nid d’aigle rếvé, pas si haut perché pourtant, mais qui depuis le terril paraissait lointain, si lointain… Les venelles y étaient étroites et épousaient le relief des terrasses. Les bâtisses de pierre sèche, dont les murs avaient été vaillament remontés par plusieurs généraitions de rebuts de la société normée, offraient à l’oeil curieux une foule de petites incongruités, d’ornements discrets ou au contraire ostentatoires, de frises, de bas-reliefs et de gargouilles difformes taillées à même la roche, illustrant les scènes courantes de la vie de punk-rocker ou encore évoquant ces imaginaires païens qui imprégaient la culture locale, et qui nétaient pas sans faire echos aux mystères du Val originel des Errances.
Gibus, comme d’autres membres du collectif, concevait quelques regrets du fait de l’isolement du village qui, peut-être combiné à un certain manque de volonté de la part du collectif cabaretier, avait bridé les interractions entre le Cabaretum et les Valetteux-d’en-haut. Sans doute eût-il fallu relocaliser une partie de la programmation dans les salles communes de l’ancien hameau minier, mais la perspective des transports de matériel supplémentaires qui en auraient résulté avait intimidé plus d’un dos abîmé. Dommage, effectivement. Mais le régisseur général supposait que ce n’était que partie remise, et en son for intérieur, fomentait déjà un coup pour plus tard.
Les pas rêveurs du Gibus randonnant l’avaient entraîné bien au-delà du village, à travers des bois de plus en plus dense. Il croisa encore une ou deux habitations antiques redressées à la sueur des fronts de leurs ermites d’habitants, puis se perdit enfin. Loin dans les bois. Irrésistiblement attiré vers les hauts.

La matinée était fort avancé lorsque le promeneur, cuvant encore sa soirée, atteignit enfin la piste des crêtes, suant et ahanant comme baudet catharreux au bord de la crise d’apoplaxie, tremblant sur ses pattes et expectorant à la face du monde un chapelet de glaires verdâtres et piqués de taches vaguement marron. « C’était quand même un sacré concert » articula Gibus en contemplant son mollard.
Quelque mètres plus loin, il trouva un espace plutôt dégagé. En bordure de sentier se dressait une pierre verticale et imposante, vestige des pratiques antédilluviennes des premiers habitants du lieu qui avaient frappé la pierre de symboles obscurs dont les reliefs érodés par les âges ne se devinaient qu’à grand peine. Une imagination bien nourrie permettait d’y deviner quelques glyphes représentant sans doute végéaux et fruits sous différents aspects, ainsi que deux flèches, bien au centre de la stelle, pointées l’une vers l’autre, indiquant, selon l’état d’esprit de l’observateur, un effet de concentration ou d’opposition. Des chrétiens avaient certes réhaussé le monolithe d’une lourde croix de fer forgé, mais l’aura qui se dégageait du monument avait conservé toute l’intensité d’un paganisme sauvage du meilleur aloi.
Le randonneur encore imbibé laissa choir sa besace au pied de ce roc grossièrement taillé, et s’affala. Le dos en appui conre la surface râpeuse, le postérieur reposant doucement dans l’herbe déjà sèche, il contemplait la vallée, ses vastes étendues boisées, l’ombre du village, à demi invisible, terré dans un accident du relief, et là, tout au creux de la combe, enchassé entre les vagues d’un océan de vert, comme un joyaux de polychlorure vinylique dans un écrin végétal, il devinait, loin, loin en bas, le chapiteau des Errances. Gibus sortit son appareil iconographique dernier cri, et brandissant l’objet à bout de bras, saisit un cliché mémorable de ce bucolique tableau.

En bas, sur le terril, l’atmosphère s’était singulièrement modifiée. Les yeux grisés de la populace locale, la veille scintillants de mille reflets dansants des brasiers artificiels, éclatants autant que nébuleux, avaient cédé place à de lourdes et sombres paupières surplombant d’abyssales cernes grisâtres, derrière lesquelles se retranchaient de minuscules pupilles effrayées, fuyant les fulgurants assauts des lumières diurnes. Les corps, dansants à la lune et exsudant toute leur joie de vivre, tourbillonants et virevoltant à l’entour du bar dans une sarabande orgiaque, s’étaient métamorphosés en quelques amas de chairs étendus à même le sol, comportant chacun un nombre incertain d’individus plus ou moins différenciables. Les coeurs, qui au soir menaient une cavalcade échevelée, une course folle contre le tempo effréné des basses roulantes, au matin se traînaient d’un pas léthargique et hésitant, clopinant, presque titubant, pour assurer l’irrigation minimale des organes vitaux de leurs propriétaires à demi-morts.
Gibus connaissait ces scènes par coeur, comme une réminiscence des vies cent fois vécues, comme un rappel des matins cent fois agonisés, comme un relent des alcools sans foie cuvés. Là-haut sur les sommet, il se sentait totalement étranger à ces états de descente post-festive. Son esprit en roue libre suivait les sinuosités déroutantes et oniriques des contours de l’ancienne vallée minière, si étrangement semblable dans sa topographie comme dans sa culture au Val des Errances que quelquefois il s’y laissait tromper. Il entama une sorte de dialogue interne entre la part consciente de son être, analysant le décor, scrutant ce paysage et se remémorant les instants épiques du mois passé, et une voix secondaire qui lui était encore inconnue, qui chuchotait dans les tréfonds de son subconscient. Une voix féminine, aux accents enjôleurs apuyées, et dons les accents ethérés évoquaient les déroutants monologues fiévreux d’un Lucien cloîtré dans son fiacre, que le Gibus-cocher-factotum surprenait parfois au crépuscule. Quand les yeux et les pensées de notre randonneur matinal se posaient sur un élément du paysage, la voix secondaire en commentait l’histoire, les devers et les secrets, le baigant d’un onirisme inatendu.

Gibus avait dû finir par s’assoupir. Il rouvrit les yeux sur le paysage inchangé, puis s’étira. Comme mécaniquement, son regard éberlué plongea en bas, au creux du Val, quelque part en dessous du chapiteau. Il n’y distinguait rien. Pourtant il sentait. Une bouche édentée, les lèvres doucement entrouvertes, taillées à même la roche par les anciennes forces tellurique. Une entrée dissimulée sous les taillis. Une porte vers les profondeurs des mines oubliées. Il ne comprenait pas, mais il sentait.
Soudainement travesé par le doux frisson de l’excitation, piqué de l’aiguillon de la curiosité, Maître Barnier se redressa, ramassa son bâton, puis dévala la montagne d’un pas vif. A grandes foulées, il bondit à flanc de roche, de terrasse en terrasse, qu’il franchissait d’un bond caprin et juvénile ; il traversa le village au train d’un cannonball express ; il rouleboula le long de la piste qui plongeait vers le terril, accomplissant lors de son passage au niveau de la piscine un exploit christique qui resterait dans gravé dans les mémoires pourtant confuses des baigneurs du dimanche, lesquels se trouvèrent fort débourvu quand la vague fut venue ; arrivé au bas du chemin pierreux, il fit un usage particulièrement habile d’une paire de palettes opportunément disposée contre le talus de terre pour négocier un virage serré façon rasta rocket, franchissant l’angle droit dans une courbe particulièrement élégante qui porta pour un instant tout son corps sur un plan horizontal ; enfin, il plongea tête en avant dans les coteaux du fond de la vallée, achevant sa course folle en un roulé-boulé pataud, suivit de trois petits rebonds sur les fesses. Il lança un regard tout surpris en direction de la crête rocheuse d’où il était parti, puis massa son arrière-train endolori.
Ayant repris quelques-un de ses esprit, Gibus se mit en peine d’inspecter la roche et les buissons alentour. Il avait rêvé cette entrée. Elle devait y être.

Le soleil était à présent haut dans le ciel, et à nouveau il dardait le terril de ses rayons terribles. Aucun sommeil n’était assez profond pour ignorer sa cuisante morsure, aussi le camp avait il reprit un semblant de vie, une parodie zombifiée des rituels quotidiens dans lesquels s’accomplissaient cent gestes automatiques, ancrés en chacun de telle manière qu’aucun nerf en partiulier n’en était l’ordonnateur, mais qu’au contraire chaque fibre du corps entretenait de sa volonté propre et individuelle. La torpeur de la journée avait cueilli les Errants pas très frais juste au point où les esprits encore en proie aux tourments des excès de la veille tentaient maladroitement de dresser le bilan d’un mois d’implantation sur le site. Seule créature du lot à tenir encore sa verticalité physique autant que sa droiture d’esprit, Madame Chouchen déambulait prestement sous les ombrages, au désespoir de réunir quelques cerveaux vaillant pour que puisse siéger la réunion de clôture. Il va sans dire que ses injonctions tombèrent dans de sourdes oreilles, et que ses efforts organisationnels et désespérés furent fournis en pure perte.
Gibus, ses genoux d’écolier écorchés par sa preste descente, les avant-bras velus entaillés par sa fouille roncière, et la voix éraillée par les abus quotidiens, rejoignit le site d’un pas deçu. Il avait passé plus de deux heures dans le creux de la Valette, à retourner chaque roche, sonder chaque taillis à la recherche de sa vision, mais en vain. De guerre lasse, il avait fini par abandonner les lieux, laissant derrière lui l’amère sensation des choses oubliées qu’on ne retrouverait peut être jamais plus. Et malgré tout, il portait encore en lui cette étrange conviction que là, juste là, tout près, ou en tout cas pas loin, dans le coin, là, par là, se trouvait la porte des profondeurs, un passage vers les anciennes mines, au travers et au-delà.