“Cabaretum Valetae – troisième partie

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Le Baron Noir était en transe. Des perles de sueur dégoulinaient sur sont front dégarni, et se massaient en flaques sur ses épaules avant de ruisseler dans son dos en une cascade tropicale, traçant sur la couche de crasse qui recouvrait ses épaules de répugnant sillons de propreté. Ses muscles deltoïdes saillaient en de fines stries que rehaussaient des faisceaux de lumières colorées, violentes et crues, qui recouvrait les corps d ‘un voile d’irréel.

Le Baron appréciait fort peu que l’on mentionnât sa lignée. De fait, la plupart des gens, jusqu’à ses plus proches amis, ignoraient même son nom véritable. De sang noble il était, cela ne faisait point de doute. Il tenait d’ailleurs aujourd’hui encore ses quartiers au cœur même du château familial, au sommet d’Hermannswand, l’imposante falaise qui surplombait le Fond du Val ; ce Val qu’ils avaient laissé derrière eux sans daigner jeter un regard en arrière, ce val à présent si lointain, mais qui encore était fort présent au cœur du Baron, comme s’il en avait emporté quelque parcelle dans ses lourds bagages.

En fait, il existait un ensemble de circonstances bien particulières et déterminées, un cas bien précis dans lequel le nobliau déchu révérait pleinement ses ancêtres, et les conditions de cette soirée en remplissaient parfaitement les exigences. Pris sous les feux croisées des éclairages de scène, le Baron martelait en rythme un jeu de fûts métallique sur lesquels il avait tendu les peaux tannées de ses aïeux, soigneusement préparées au cour d’un sombre rituel dont il est sage de taire les détails. Les roulements ainsi produits portaient littéralement les sonorités frénétiques et assourdissantes du rouleau compresseur nommé Basic Bastinct.

La formation était née au beau milieu du tourbillon du Cabaret d’Hiver, dans l’un de ces moments d’égarement qui rehaussent nos existences fades d’une constellation d’éclatants joyaux d’incertitude, ces gemmes qui font tout le sel des vies dignes d’être vécues. Gibus était arrivé un soir, passablement alcoolisé, et avait frappé le dessus de la table d’un poing vigoureux, clamant à l’intention de l’assemblée réduite qui l’entourait qu’il avait trouvé une date de concert pour le samedi qui suivait, que c’était une excellente nouvelle, et qu’en conséquence, il ne restait plus qu’à monter un groupe. Sur l’instant, une brochette de regards médusés fut la seule réaction des Errants attablés. La première répétition eut lieu une demi-heure plus tard.

Un an avait passé, et ce soir, pour la dernière représentation du Cabaretum Valetae, Gibus Barnier, installé à la gauche du Baron Noir, pilonnait joyeusement des ses doigts épais le clavier de son harmonium à pédales. Outre les registres habituels qui s’étendaient des flûtes discrètes aux basses profondes en passant par les cors épiques, l’instrument disposait de tout un jeu de cris des animaux de la ferme, ainsi qu’une mystérieuse tirette dont le bouton nacré indiquait seulement « Jéricho ». Gibus n’avait jamais osé actionner le levier en question.

Répétitive, entêtante et hypnotique, percussive, trépidante et puissante, la musique râpeuse et barbare de Basic Bastinct entraînait la fosse dans un pogo saturnal échevelé, une cavalcade chaotique de rangers martelant le plancher, une forêt de poings dressés, portés par les chœurs épiques des fins de set.

A la dextre du Baron, le sinistre Lucien Trotzdem était méconnaissable. Son humeur maussade et mélancolique, à laquelle la troupe s’était plus ou moins accoutumée, s’était diluée dans les flots impétueux du punk-rock. De torrentielles trombes tourbillonnaient, hurlaient et venaient se fracasser sur les roches en contrebas, charriant les accords de puissance surgis du tumulte de sa harpe à deux cordes. Vêtu de sa robe de soirée de velours léopard, dépouillé de son maquillage emblématique de maître de cérémonie, et arborant sans complexe la paire de lorgnons qu’il réservait d’ordinaire aux solitaires soirées durant lesquelles il communiait avec quelque tome poussiéreux, il se dressait, face au microphone, gesticulait comme un pantin, et poussait des hurlements barbares et incompréhensibles, affichant un souverain mépris pour toute notion d’harmonie ou de musicalité ; plusieurs mois d’exercices acharnés sous la dévote tutelle d’un bataillon d’horlogers suisse n’auraient guère suffi à lui faire intégrer le seul concept de rythme ou de tempo.

La représentation achevait de basculer dans le bordel le plus complet. Au premier rappel, le Baron avait fracassé son ultime baguette, et continuait pourtant sa prestation à coup de paumes, de pieds et de poings. Gibus, fortement décontenancé par la tournure rastafarienne que prenait le concerto, lui jeta un regard interrogateur entre deux couacs. Profitant alors d’un break opportun, le batteur se dressa sur son assise, et clama : « Vous êtes tous des pourris parce que personne ne veut croire que je suis un punk africain. Mais y’en a !». sur quoi il relança le morceau en confondant allègrement kick et high kick. Au second rappel, Gibus avait disparu derrière son instrument, à l’abri duquel il copulait sans complexe avec une partie significative de l’honorable assemblée. Au troisième et dernier rappel, Lucien mangea sa lyre. Le public était aux anges.