Danse macabre

pour les enfants du désorde,

le collectif MOM

L’astre nocturne, gibbeux et fluctuant, éclairait de ses rayons d’argent une plaine lunaire, hallucinée, un payasage dérangeant dont les ombres, sculptées par cette lueur blafarde, semblaient s’étirer dans des proportions grotesques, et déformaient le sinistre paysage, lui prétant un caractère de difformité maladive. Mes pas m’avaient portés en ce lieu inconnu sans que ma volonté n’y prisse une quelconque part. A mesure que mes yeux lourds et fatigués dérivaient sur ce morne décor, cherchant la moindre prise au regard, le moindre repère qui ne serait pris de convulsions sous la lumière perpétuellement changeante le la déesse Selenê, a mesure que je découvrai cette contrée étrange et toujours mouvante, à mesure que mes jambes se mouvaient sans paraître occasionner le moindre déplacement, je sentait ma raison glisser vers des pentes instables et dangereuses de ma folie latente.

Je me retournai vivement. A quelques mètres dans mon dos, se dressait un ombre glacée, sinistre, vaguement rectangulaire, dont la masse s’inclinait légèrement sur la droite, et dont aucun indice préalable ne m’avait signalé la présence au cours de ma marche. Pourtant cette présence attendait bel et bien dans mon dos, attendait un quelconque événement improbable, attendait peut-être ma venue. Comme un écho à mes tortueuses réflexions, l’ombre émit un grincement sombre, étrangement grave, qui ébranla les fondements de ma colonne vertébrale. Cette plainte surgie d’outre-tombe émanait d’un jeu de gond rouillés situé du côté déversant de la masse inquiétante. Comme je m’approchai, à la fois frémissant d’angoisse et tremblant d’une curiosité presque malsaine, la partie de l’objet qui me faisait face, et qui alors m’apparut comme une porte, s’ouvrit posément sur un espace exigu et capitonné, pareil à celui de ces boîtes inutilement riches dont on fait usage au cours des rites funéraires de mon temps. Dans le fond, je ne vis rien. Je ne vis pas le fond, lui-même, je ne distinguai pas non plus quoi que ce soit au-delà de ce qui devait être le fond. Mu par un élan irrépressible de curiosité, je m’avancai, comme dans un état second, vers l’intérieur du cerceuil, et tentait de découvrir l’indicible nature de cette aberration. J’engageai un pied, puis l’autre, hésitant. Je n’eus le temps d’entrer en contact avec l’étrange artefact, que déjà, dans un hurlement déchirant au delà duquel je devinai un rire cynique, se refermait sur moi le couvercle de la sépulture.

Cependant je n’étais point contraint. Tout en restant confiné dans les limites exiguës de la bière, je continuai d’avancer, je marchai au travers de cette contrée onirique. D’innombrables mains humaines, jaillissant du sol sur mon passage, bleues et putrescentes, ou bien jeunes et encore fraîches, tentaient mollement d’agripper mes chevilles, suscitant en moi une horreur glacée. Le contact de ces chairs décomposées me répugnait fort, et j’accélérai le pas. Je continuai ma marche, sur un tempo maintenant franchement rapide, qui trahissait mon émoi grandissant.

Je trottais ainsi pendant un temps qui me sembla conséquent. Quand enfin, la respiration légèrement haletante, je recouvrai le contrôle de mes membres inférieurs, je marquai une pause pour tenter de rassembler mes esprits. J’avais depuis belle lurette perdu tout sens de l’orientaiton, ainsi que toute notion de l’écoulement du temps. Dans le vain espoir de m’orienter quelque peu dans cette contrée déroutante, je fis volte-face, espérant reconnaître derrière moi un quelconque point de repère. Au lieu de cela, je me retrouvai, au comble de l’absurde, face à une caravane mathusaléenne, dont les plaques rubigneuses qui en couvrait la surface laissaient encore entrevoir les teintes bleutés d’origine. Ma stupeur n’avait pas de nom. Alors que, d’une main tétanisée, j’effleurai la paroi métallique, je découvris près de moi deux sombres lueurs aux reflets de sang, deux feux glacés mouvants. Mes fluides vitaux se figèrent à nouveau quand je vis ces deux point froids se dédoubler, puis se détripler. En peu de temps, je me vis cerné par d’inombrables paires d’yeux qui me fixaient de leur éclat maudit. De chimériques créatures s’assemblaient à mon entour, se groupaient, se massaient, et m’observaient dans un silence pesant, morbide. Ici se tenait un jeune enfant, presque un nourrisson, surmonté d’un faciès équin et de cornes abondantes aux ramifications torturées ; là, c’était un corps simiesque et mal proportionné, dont le visage, d’une beauté au-delà de toute description, arborait un rictus sadique, découvrant une rangée de dents noires, ébréchées, et, détail encore plus perturbant, qui se trouvaient en quantité anormalement élevée, se répartissant parfois sur plusieur rangs, comme pour compenser la petitesse de cette bouche délicate et de ces lèvres sensuelles. La meute de créatures contrefaites s’était immobilisée. Elle siégeait devant moi, comme siègent les iniques tribunaux du monde des humains, et me privait de toute échapatoire. Mes sangs, glacés jusque dans mes veines, battaient un martellement douloureux, qui résonnait jusqu’à mes tempes. Mes nerfs, déjà usés par les années d’une existence sur le fil de la démence, menaçaient de rompre définitivement. A tâton, ma main droite passa dans mon dos, touva la poignée de la porte rouillée de l’inquiétante roulotte, et d’un geste habile, en actionna la chevillette. La porte s’ouvrit, et, me contorsionnant légèrement, j’en écartai les battants superposés. Durant l’opération, je n’avais pu me contraindre un seul instant à quitter des yeux la populace cauchemardesque qui, dans un silence toujours aussi solennel, détaillait chaque centimètre carré de mon anatomie, jaugeant de ses regards lourds et désaprobateurs chaque parcelle de mon âme dissolue. C’est donc à reculons que je me faufilai dans l’unique échapatoire qui s’offrait à moi.

Je m’engouffrai dans l’antre à roulettes mystérieuse, et en rabattis la porte à ma suite. Je me retrouvai alors dans un espace anormaleent vaste, éclairé des lueurs vascillantes de quelques cierges de mauvaise parafine, dont les volutes entêtantes excièrent instantanément ma psyché méandreuse. Ces lumières jaunâtres, dansantes et maladives, révélèrent un décor baroque, inquétant et surchargé, assemblage hétéroclites de grimoires poussiéreux, de cornues alambiquées, et de curiosités les plus exotiques, par dessus lesquels une végétation tentaculaire se frayait un chemin et tentait de prendre l’ascendant. Aussitôt imprégné de l’atmosphère occulte et diabolique dont ce cabinet inquétant était chargé, je me sentis irrésistiblement attiré vers un angle de la pièce, maintenu dans une obscurité pesante. A quatre pattes, j’avancai précautionneusement vers la cette zone impénétrable, et laissait patiemment mon regard s’acoutumer au manque de luminosité. A mesure que mes pupilles se dillataient afin d’augmenter la quantité de lumière qui frapperait mes cristallins, je distinguais une statuette provoquante, dont les traits ne m’étaient en aucun cas familliers. Et pourtant, au-delà de ces traits je la reconnus. Et elle me sourit. « Te voici. » dit-elle, simplement.

Je jaillis tel un dément hors du salon maudit, et inconscient de tout élément extérieur, me lançai dans une course folle. Mon pauvre coeur battait la chamade en même temps que mes pieds, lancés loin en avant défilaient sous moi, avalant le terrain avec une célérité prodigieuse. Régulièrement, un bond plus hasardeux empêtrait mes membres dans des ronces bleutées, abondantes et vicieuses, et qui s’accompagnaitent d’un feuillage ténu dont la texture, je ne puis me tromper à ce sujet, était très exactement celle, douce et suave, de la peau humaine.

Alors que dans ma fuite éperdue j’escaladait frénétiquement une butte informe composée, si j’en crois mes sens fortement impressionnées, d’ossements divers, regroupés en fonction de leur taille et de leur forme, et artistiquement disposées à la manière des inquiétantes catacombes qui minent les sous-sols parisiens, j’entrevis une caverne, rougeoyante des reflets d’un brasier puissant, et de laquelle émanaient des chants sinistre, issus de quelque rituel oublié. Frappé de stupeur, j’interrompis ma folle équipée, à bout de souffle ; et bien que mes jambes eussent stoppé tout mouvement, bien que mes pas se fussent arrêtés sur une surface ferme et stable, bien que le monde se fît immobile sous mes pieds, la caverne, elle, continuai de plonger vers l’avant, dans une chute perpétuelle, plus proche de moi à chacune de mes courtes respirations. C’est un corps totalement tétanisé et un esprit en pleine déraison qui fut littéralement avalé par ce gouffre édenté, lequel sembla se refermer sur ma personne. Je me retrouvais alors au coeur d’un temple antique et païen, au milieu d’une foule grouillante, chacun des être qui la composaient présentant à la fois, et de manière subtilement intriquée, les aspects caractéristique de la vie et les traits propres à la mort. Cette masse de corps anonymes était prise de convulsions, et exhalait des bribes d’un chant décousu, qui soutenait celui, plus ferme et plus puissant, des prêtres de cette noire cérémonie. Il étaient trois, installés à l’extrémité de la nef, agitant les accessoires impies de leur culte sombre et macabre. Le premier officiant battait la mesure de cette veillée funèbre, une pulsation hypnotique et entêtante qui entraînait les sectateurs décharnées vers les abîmes de la plus profonde des folies. A son flanc, le second chantre invoquait les puissances obscures, pris dans une transe chamanique, l’écume aux lèvres et les yeux révulsés. Sans même que ma volonté ne puisse résister à l’injonction, je me vis entraîné dans la sarabande mortuaire, pris malgré moi dans les mouvements de l’éther et les marées du chaos. Mon corps tout entier s’engagea sans réserve dans cette débauche des sens enivrés. Baigné dans ce monde cadavérique où la mort était omniprésente, rien ne chantait plus la vie que cette étrange farandole expiatoire. Au plus fort du rituel, le troisième druide, qui jusque là s’était tenu en retrait, s’avança face à la foule, et le silence se fit. Il baissa la tête, puis entama un chant gutural et profond, comme charriant toute la terre des tombeaux de cette nécropole fantasmagorique. Alors que sa voix sépulcrale montait vers les aigus, menaçant d’ébranler la structure même du temple, le prêtre d’outre-tombe redressa le menton, portant pour la première fois son visage en pleine lumière. Mon sang se figea pour de bon, mon coeur interrompit sa cadence. Mes nerfs fortement éprouvés par la visite de ce jardin des deads se brisèrent nettement, et ma raison s’éteignit, submergé par les océans noirs et indiscible de la folie la plus profonde. Je perdis ici connaissance.

Mon réveil fut particulièrement inconfortable, et depuis cette inoubliable nuit, je ne puis souffrir les heures sombres durant lesquelles l’astre nocturne, gibbeux et fluctuant, éclaire de ses rayons d’argent la toile usée du chapiteau des Errances, sans revoir en songe la face sinistre du druide trépassé, car dans les sillons abjects de son visage dément, je reconnus mes propres traits.

L.T, le 4 octobre 2017