Gibus Barnier contre la Marque Jaune

Ce matin, Gibus Barnier était de bonne humeur. Il avait même pu faire une grasse matinée, chose qui ne s’était plus produite depuis des éternités, et la sensation crée en lui était fort agréable. Se tournant et retournant dans sa couche avec une délectation évidente, poussant des grognements de satisfaction, et s’étirant avec la nonchalance d’un ourson au sortir de l’hiver, il avait prolongé son sommeil jusqu’à plus de cinq heures trente. Du matin.

Gibus était un homme de rythme; une horloge. Bien qu’il ne dédaignât pas, à l’occasion, prolonger les soirées orgiaques jusqu’aux matins blêmes, le teint blafard, les traits tirés, les lèvres crispées sur un sourire en coin, l’oeil joyeux rougeoyant dans les feux de l’aurore, et la narine garnie d’un savant cocktail des plus rares encens, sa préférence allait vers une vie plus saine et plus rangée. Alors que les sadhous et les ascètes des civilisations ancienne recommandaient de se lever avec l’astre du jour, Gibus préférait devancer ce dernier d’une bonne longueur, afin de célébrer dignement sa quotidienne naissance avec le troisième café, légèrement arrosé par égard pour la sublime apparition de l’hélios divin.

Puis il attaquait le rituel. Commençant par les ablutions purificatrices, il accompagnait ensuite la montée de l’astre ardent en pratiquant un yoga de son cru, concocté à base de postures viriles, de grognements lourds et d’arabesques princières. Il arrosait généralement le tout de mantras incompréhensibles, ainsi que d’une coupe de vin – coupé à l’eau, faut pas déconner, hein!

Ensuite venaient les exercices de force, d’équilibre, et d’optimisation spatiale. En bon régisseur général averti, Gibus charriait ses fly-cases à bout de bras, d’une extrémité à l’autre de la pièce, comme s’il tenait à se prouver qu’il en valait deux; puis il empilait le tout en un improbable pyramide gothique, ornée de dévers et de suspends qui défiaient outrageusement les principes élémentaires de physique newtonienne; enfin, il ramenait le tout à l’arrière du camion, et organisait un rangement-minute, exercice périlleux qui consistait à enfourner tout le matériel dans le ventre de la bête de manière à ce que chaque élément s’encastre à la perfection entre les précédents, laissant au bout du compte le plus de place possible pour loger sa collection de cubis.

Enfin, il s’accordait un instant de répit, dégustant un petit apéritif en faisant une patience.

Le gros des Errants se levait vers onze heures. Chacun était encore empêtré dans sa gangue de sommeil, et tous descendaient les marches d’un pas hésitant, incertain, comme si le coton qui emplissait leurs guibolles menaçait constamment de s’effondrer sous le poids douloureux de leurs existences. Si par malheur deux d’entre eux, ou plus, venaient à se croiser dans la cage d’escalier en cette heure pénible, il en résultait immanquablement une chorégraphie de l’étrange, un ballet pour auto-tamponneuses dans lequel les uns rebondissaient sur les autres, se heurtaient à la rambarde, ou pire, se retrouvait acculé dans un angle, coincé par les mouvements répétitifs du flux et du reflux des corps incohérents, et réduit à une immobilité passive entrecoupée de brefs et pathétiques sanglots de détresse. Quand la petite troupe déboulait enfin dans la cuisine du cabaret, gémissant pour un café salvateur, le bon Gibus Barnier, pourvoyeur de gros son, allumeur des lanternes et fantôme des coulisses, était déjà dans un état assez jovial.

Pendant que les autres dessillaient leurs yeux encore englués dans les brumes léthargiques, le factotum en chef les instruisait du plan de bataille pour la journée à venir. Ou la journée bien entamée, selon le point de vue. Puis il se préparait sa gamelle méridienne.

En temps normal, la journée se poursuivait en répétant vaguement un ou deux numéros, avec un Gibus vociférant de manière de moins en moins cohérente; en préparant la salle pour la représentation de soirée, étape au cours de laquelle Gibus perdait généralement les pédales; puis venaient l’accueil du public, Gibus se rechargeant au bar; ensuite, la représentation, Gibus endormi, bavouillant un peu sur son pupitre; enfin, on rangeait la salle et son régisseur, avant d’aller fêter dignement tout ça. Bien sûr, le spectacle passé, Lucien, le maître de cérémonies, écumait généralement, disant à qui voulait encore l’entendre que c’était de la merde, et que tous étaient mauvais, et que lui était le pire, puis il partait bouder. Mais pour les autres, une soirée joyeuse s’annonçaient, au cours de laquelle les Errants, fiers et fourbus de la bataille du jour, festoyaient et banquetaient dans la grande salle du Walhalla, engloutissant l’hydromel par baquets entiers en attendant de remettre ça le lendemain.

Mais cette journée n’était pas partie pour être normale. Alors que la compagnie entière s’oubliait dans la contemplation de ses fonds de tasse et que le Baron relançait une cafetière, Gibus ergotait sur la représentation de la veille, le blanc de clown qui allait bientôt faire défaut, ou l’incapacité actuelle de M. Lucien Trotzdem à péter la moindre corde de sa harpe, même au plus fort d’un concert de Basic Bastinct, tout en se concoctant un savant menu de sa conception, fruit de plusieurs décennies de recherche quotidiennes en matière de nourriture saine et élaborée. En gros, il garnissait une gamelle de nouilles froides, cassait un oeuf par dessus, et saupoudrait délicatement le tout d’un demi kilo de gruyère rappé, en balançait le résultat pour cinq minutes au micro-ondes.

Le four à micro-ondes. Une espèce de parallélépipède métallique, dont la face avant était vitrée, et qui émettait un bourdonnement suspect quant on mettait de la nourriture à l’intérieur. Ensuite la boîte poussait un cri aigu, et recrachait la bectance toute chaude. Bizarrement chaude.

Nul ne savait comment l’étrange appareil était apparu là, et il ne faisait aucun doute qu’il n’y resterait pas longtemps. La plupart des Errants contournait respectueusement l’artefact, allant parfois jusqu’à éviter de lui tourner le dos quand ils devaient passer à proximité. Gibus ne semblait pas manifester la même terreur.

– Mais si, proclamait-il fièrement. J’ai déjà connu se truc, quand j’étais plus jeune. Je m’en suis même servi, une fois. C’est sans danger. C’est comme votre problème avec les interrupteurs, là!

– N’empêche que ma frontale, elle éclaire là où je veux voir, et elle fait du noir là où je veux pas voir, intervient Louvreuse, sur la défensive.

– Ou l’histoire de la cuisinière à induction, argumenta Gibus…

– Va allumer ton clopiot sur cette saloperie, rétorqua le Baron. Puis à quoi ça rime, cette invasion technologique?

– Je ne sais pas, je ne sais plus trop. Lucien se massa douloureusement les tempes. On est où, là? Je veux dire, on est en tournée, non? Ou bien on est au cabaret?

– Ben… entama Hiroshishi

– Tu sais Lucien, reprit le Baron, qui avait de la peine à se concentrer, tout va si vite, en ce moment, je crois que je m’y perd un peu.

– ♪ , approuva Pétula.

– Ca me fait un peu ça depuis, chercha Hiroshishi…

– Blurps, éructa Riton Velours, qui passait par là.

– Depuis cet été, affirma Sonia Maraude.

– A la Valette, confirma Mimi Pied-de Biche.

– Moi, je vous le dis, du temps du Cabaret d’Hiver, commença à pontifier Lucien…

A cet instant, la conversation fut interrompue par le cri haut-perché et néanmoins sonore de la boîte à micro-ondes. Gibus, la mine réjouie, se retourna sur ses talons, ouvrit la porte avant de l’objet redouté, et, plongeant sans hésiter les deux mains dans les entrailles du monstre, en retira son assiette toute fumante. Posant le récipient sur le bar, il en contempla le contenu, qu’il estima à son goût. Le fromage avait fondu comme se doit, et avait dégouliné entre les pâtes suintantes de beurre, les enrobant d’une couche tendre et salée, tandis que le dessus était légèrement gratiné, avec des petits bouts noirs et calcinés que Gibus appréciait tout particulièrement. Enfin, l’oeuf avait bel aspect. Le blanc s’était mêlé au fromage, formant une crème gélatineuse que Gibus contemplait avec délectation. Quant au jaune, il trônait au sommet du plat, la surface tendue et luisante reflétant les lumières du plafonnier.

Gibus arborait un sourire épanoui, qui fendait sa face bonhomme d’un large gouffre qui s’étendait d’une oreille à l’autre, découvrant sa dentition carnassière. Derrière ses larges lunettes rondes brillaient deux yeux impatients. Il s’empara d’un carré de tissu qui traînait là, se le noua cérémonieusement autour du cou en guise de bavoir, se saisit d’un couteau dans la dextre, tandis que la senestre s’emparait d’une fourchette. Puis, comme pour appuyer son effet, il frappa le comptoir de ses poings fermés, faisant claquer les extrémités des couverts contre la surface de zinc. Enfin, il se lécha les babines.

D’un geste sûr, Gibus cala son auge, et piqua malicieusement le jaune de son oeuf, afin d’en faire couler le jus suave et chaud, et d’ainsi consacrer son repas.

Dans la cuisine du cabaret, les Errants finissaient juste leur café. La journée allait commencer, avec son cortège d’actions, de planifications, de chamboulements et de coups de gueules. Chacun se préparait mentalement à affronter l’épreuve. Lucien prenait des notes dans son coin, tandis que le Baron débarrassait la table; Louvreuse mastiquait lentement un ultime croissant, en savourant chaque instant; Hiroshishi et Pétula commençaient déjà à vocaliser; plus loin, Mimi et Sonia tentaient de maintenir leurs paupières en position ouverte; Riton était sorti; Artus et Gugus étaient entrés; Igor jouait avec un bout de métal.

Soudain, on entendit une détonation tonitruante. La plume de Lucien traversa pas moins de cinq pages de papier épais, avant que sa pointe ne s’évase brusquement comme un tromblon explosé; le Baron renversa son plateau, et resta planté là, les canes flageolantes; Louvreuse avala de travers; l’imposante Pétula sauta dans les bras de la minuscule Hiro, qui la reçut comme une jeune mariée, avant de s’écrouler sur son séant; Sonia et Mimi se redressèrent, en posture de combat, et parfaitement éveillées; Riton entra; Artus et Gugus sortirent; Igor, indifférent, jouait toujours avec son bout de métal.

Les Errants ne comprirent pas tout de suite la chaîne des événements qui venaient de se produire sous leurs yeux. Gibus s’était attablé, l’oeil luisant d’appétit. De sa fourchette, il avait attaqué la membrane du jaune bouillonnant que les gaz dilatés par la chaleur malsaine du micro-ondes soumettaient à une tension intolérable. A l’instant précis où le métal de la fourchette achevait de perforer la surface prête à rompre, le jaune avait explosé. Au sens littéral. Dans une détonation sèche et particulièrement violente, la matière visqueuse et brûlante avait jailli de son enveloppe comme un geyser, bondissant au visage de sa victime tétanisée. Gibus s’était écroulé en arrière, poussant un cri de surprise autant que de douleur, et se tenant le visage à deux mains. De son front montait un discret filet de fumée acre, ainsi qu’un vieux relent de viande trop cuite. Le reste du jaune, quant à lui, alla finir sa course au plafond.

C’est depuis ce jour, mes chers petits amis, que ce bon Gibus arbore sur le front cette marque étrange, un simple trait vertical, flanqué de deux croissants de lune se tournant le dos. Cette cicatrice, agrémentée de ses lunettes rondes et de sa coupe de premier de la classe, lui valut plus tard bien des quolibets. Si enfin, mes chers petits amis, vous doutez de la véracité de cette histoire, allez donc visiter la cuisine du Cabaret. Car au dessus du comptoir, face au micro-ondes, juste à côté de la tireuse, collées au plafond trônent encore aujourd’hui les reliques de la Marque Jaune.