La course infernale

Madame Chouchen courait. Telle une tornade fantastique, elle s’abattait sur la ville, soulevant dans son sillage un nuage de flyers noirs et blancs. Les façades tremblaient à son approche, rues s’élargissaient sous ses pas, et à la seule rumeur de sa présence dans le quartier, les feux rouges viraient au vert de peur.

Madame Chouchen courait. Ce soir, ce serait la grande première du Cabaret Hétérotopique, la tournée hivernale des Errance, et elle s’était engagée à préparer les repas. La petite troupe avait débarqué deux jours plus tôt dans la capitale française, et ses membres se trouvaient passablement déroutés par cette brutale immersion en milieu hyperurbain. En fait d’immersion, la chose s’apparentait plutôt à une noyade. Les Errants peinaient à se conformer aux mœurs étranges du monde civilisé ; ils se guidaient à la lueur des lampes frontales pour allumer des bougies quand d’autres auraient actionné les interrupteurs ; ils sortaient leurs briquets pour allumer les plaques électriques, et d’une manière générale, se perdaient dans les dédales de la technologie comme dans le vide émotionnel engendré par la promiscuité indifférente de cette multitude de coquilles vides dont les formes spectrales hantaient leurs pas, sans cesse, dans les rues de la ville, comme dans ses entrailles.
Mais il existait dans la cité quelques lieux de pouvoirs, quelques endroits sacrés dans lesquels la magie opérait. Dans ces îlots préservés de l’insidieuse corruption de la triste, de la banale, de la terne réalité, le Val des Errances prenait forme, timidement, au travers de quelques croisements de regards, de quelques personnages emblématiques, de similitudes des esprits et de proximité des corps, de petits riens qui mettaient en place l’illusion désormais caractéristiques des Errances. Progressivement, le petit peuple qui accueillait la tournée se prêtait au jeu, et par ses attitudes, ces costumes et son parler, se glissaient inconsciemment dans la peau des habitants du Val. En fermant les yeux, ils pouvaient presque voir les montagnes qui cernaient la vallée, sentir ses forêts, toucher ses hautes falaises.

Et madame Chouchen courait. Les repas étaient prêts. Il s’agissait encore de faire tourner la ressourcerie. Et les enfants. Sortir les chiens. Gérer les crises. Compter les sous. Assurer la com’. Contacter les salles des spectacles. Assister à la réunion de l’intersquat. Faire des doubles des clés. Botter l’arrière-train des relous. Héberger les gens en galère. Affronter les politicards. Supporter les états d’âmes des uns et des autres. Madame Chouchen courait.

Dans le salon de madame Chouchen, Louvreur ceignait sa cuirasse. Il serrait les sangles latérales de son noir plastron, verrouillait les cadenas de ses chaînes lourdes et clinquantes, et ajustait les différents éléments tel un chevalier médiéval se parant pour la veillée d’arme. Bas résilles, rangers et cestes cloutés complétaient sa panoplie emblématique. Il se contempla un instant dans le grand miroir qui renvoyait son image en pied, et décocha un sourire autodérisoire.

Madame Chouchen courait. Traînant derrière elle une lourde valise à roulette chargée de costumes de seconde main, un caddie entier de légumes fraîchement sauvés des poubelles de la grande distribution, deux affreux chiens de la casse et une horde de bambins à l’origine douteuse, elle rentrait chez elle d’un pas gaillard, parfaitement indifférente aux vingt-cinq kilos de croquettes véganes – véganes ?- qui pesaient sur ses épaules. Même le cabas coincé entre ses dents n’entrava pas la manœuvre quand il fut question de crocheter la serrure de la porte de son appartement.
– Salut, Louvreu… Louvreuse, apparemment. Ça faisait longtemps qu’on t’avait pas vue sous ton jour féminin, tiens, lança t’elle en déposant son bardas dans l’entrée.
– Mouais, répondit Louvreuse. Ça me manquait un peu. Et puis ce soir c’est ma grande première, tu sais. Je suis impatiente, et en même temps, je voudrais être ailleurs.
– Merde, c’est vrai, on a tendance à oublier ça. En même temps, t’est tellement à l’aise en répète, on croirait que t’as fait ça toute ta vie. Non, mais c’est vrai, t’as vu la tronche à Gibus, l’autre soir ? Il en bavait littéralement.
– Hi hi ! L’air con !
– Et Lucien ! Il disait rien, au fond de la salle, là. Il avait beau se donner de la contenance, il écumait sévère. Une cocotte-minute, le gars ! Son ego va avoir du mal à se relever après ta prestation.
– Oh, Lucien. Il est rigolo, celui-là. Il se prend pour un petit napoléon. J’ai un poteau qui connaît quelques nœuds, et une petite idée en tête…
– Oh, toi, je te vois venir, ma belle… conclut madame Chouchen, glissant un clin d’œil. En attendant, faut que j’aille ouvrir la salle, installer l’entrée, et passer chez le véto avant de lancer la bouffe.

Et madame Chouchen courait.

LTMC