La matinée d’un faune

Alangui entre deux buisson, pattes étendues et les bras croisés derrière son crâne, le dieu méditait dans l’aube fraîche. Habilement dissimulés sous d’ombrageux sourcils en bataille, ses yeux caprins scrutaient le Val, pénétrant l’âme de la forêt, et sondant les esprits de la faune sauvage. Sa nuque et son dos s’appuyaient contre la surface sèche et râpeuse d’une construction de pierre déjà ancienne, un éperon rocheux que la main de l’homme avait fait surgir de terre : une tour de quatre ou cinq mètres de haut, à la toiture sèche et usée par les intempéries, mais qui en dépit de tout assurait encore fort bien sa fonction. L’étrange bâtisse, surgissant à travers le feuillage encore vert des débuts de l’automne, semblait prendre naturellement sa place dans le décor, et contribuait au sentiment de grandiose et de mystique qui saisissait immanquablement le promeneur suffisamment téméraire pour explorer les environs. En outre, elle ne présentait aucune ouverture, sous quelqu’angle que ce soit, dans les hauteurs non plus qu’au niveau du sol. Les anciens racontaient qu’une sorcière puissante avait jadis vécu en ces lieux, et que ses reliques, scellées dans la tour, baignaient encore l’endroit de leur pouvoir. Au village comme dans les hauts, et jusque dans les mines et les ateliers Wendel, on échangeait encore les histoires de l’arrière-grand-père, qui avait connu la sorcière, ou de tel aïeule qu’elle avait un jour reboutée, mais toujours avec une profonde déférence, un respect quasi-religieux. Tout ce folklore amusait beaucoup le dieu.

Il se souvenait de l’époque ou les industries du Val, sous la houlette de la famille Wendel, prenaient un essor fulgurant, se raccrochant au train fou de l’explosion économique qui suivit la révolution industrielle qui, en son temps, avait enveloppé l’Europe entière d’un épais nuage charbonneux, aussi toxique pour la vie que l’argent corrupteur qui l’avait engendrée. Ce fut une rude époque pour le dieu. Lui qui aimait tant jouir de sa liberté de circulation sur un domaine fortement boisé, aux atmosphères rustiques et pastorales, lui qui chaque jour sillonnait le Val, insouciant et heureux, se trouvait relégué dans les hauteurs à mesure que l’industrie traçait son sillon de poussière noire et de briques rouges au travers de la vallée, comparable à une plaie ouverte, nécrosée et purulente. De tout temps, les habitants du Val exploitaient à leur avantage les richesse des sous-sol, le charbon qui alimentait les foyers, le fer qui fournissait les outils. En ces époques bien révolues, le dieu savait considérer la chose d’un œil bienveillant. Quand vint l’heure de la chute des maisons nobles, on crût que la canaille allait enfin pouvoir se libérer des chaînes de l’oppression. Mais au lieu de ça, elle troqua la sujétion au sang contre la soumission à l’argent. Le pouvoir changea d’aspect, mais ne mourut point. Et ainsi on creusa, on creusa pour l’acier, on creusa pour la gloire, on creusa pour la puissance, on creusa trop loin, trop profond, libérant les énergies chthoniennes que l’on eût mieux fait de ne pas déranger. Et le dieu, jadis âme errante du Val, se trouva confiné dans les sommets boisés, abandonnant les espaces du bas aux forces telluriques, aux potentats des profondeurs, aux sombres secrets plusieurs fois millénaires qui dormaient sous la terre.

Mais les énergies depuis quelques temps fluctuaient singulièrement autour de ce lieu ancien et oublié, le cœur historique du territoire du dieu, et qui jadis fut le site élu du temple végétal au sein duquel les premiers habitants du Val lui vouaient un culte immodéré. A nouveau, de jeunes gens gravissaient la montagne, dégageaient la clairière sacrée du temps des druides et des pâtres, mettaient à jour des ruines qu’ils s’empressaient de rebâtir. Leurs gestes restaient strictement profanes, et ils ne semblaient aucunement conscient de leur symbolisme et de leur portée. Mais en un certain sens, c’est au dieu qu’inconsciemment ils vouaient chacune de leurs actions. Certains signes ne trompaient pas. D’abord, il y avait les chèvres, en abondance, dont les jeunes bâtisseur prenaient grand soin, et qui parcouraient librement les espaces nouvellement dégagés, paressaient paisiblement à l’ombre des frondaisons, et chipaient allègrement toute forme de nourriture qui passait à leur portée, sans que personne ne s’en émût. Et puis il y avait des soirées comme celle de la veille, d’incroyables cérémonies orgiaques qui se prolongeaient jusqu’au petit matin, ces libations versées au seul plaisir de l’immédiat, à la jouissance de la vie, à la célébration de la mort, qui se finissaient immanquablement par des communions pastorales devant une aube rougeoyante, un bal ardent qui embrasaient les cieux et les âmes d’un même feu.

Le dieu contemplait le lever du soleil sur l’horizon déchiré par les sommets montagneux qui cernaient le Val, et de même le contemplaient ses cultistes involontaires. Ce fut en cet instant et en cet endroit que le dieu fit un choix. Il se dressa de toutes sa hauteur, ses longes pattes d’ongulé entièrement déployées, le torse offert à l’astre renaissant, les cornes rejetées en arrière, il poussa un cri de joie. Puis il laissa son corps se rétracter, se compacter, ses traits caprins s’allonger, ses pattes avant se poser au sol. Puis, clopinant gaiement, il rejoignit le troupeau. Seuls ses yeux avaient gardé leur apparence.

Contemplant le point du jour, la bande de joyeux squatteurs prenait un repos nécessaire après cette nuit blanche. Un an maintenant qu’ils occupaient les lieux. Personne ne viendrait les déloger, là-haut. Basic Bastinct avait animé une partie de la soirée, et leurs leurs mélodies toujours un peu à côté de la plaque résonnaient encore dans les oreilles de chacun. Louvreur ferma les yeux – juste pour un instant, hein – et s’endormit profondément, la tête reposant sur les genoux de Gibus, qui se roulait une sèche. Sonia Maraude et Mimi Pied-de-biche, les inséparables, exerçaient leur talent sur un cadenas de récupération, histoire de ne pas perdre la main. Il restait des portes à ouvrir, en bas au village. On se demanda un instant où était passé Lucien, que l’on avait guère aperçu après la prestation du groupe. On supposa qu’il devait être quelque part en train de râler. Le Baron se leva, et d’un pas hésitant prit le chemin de la bâtisse en cours de restauration, un assemblage biscornues de masures de pierres qui se seraient télescopées, s’encastrant les unes dans les autres en dépit de toute logique architecturale, comme si chacune d’entre elles, saisie de panique, s’était blottie contre les autres, cherchant un peu de réconfort et de chaleur dans le contact de ses semblables. En tout cas, il en était ainsi des nouveaux occupants du lieu. Ils avaient nommé leur nouveau foyer « «l’Antre du Satyre », et ça sonnait étrangement juste. Les titubements du Baron l’entraînèrent à proximité des chèvres, qui paissaient, insouciantes. Il s’accroupit péniblement, tendit sa paume ouverte à celle qui se tenait au plus près de lui, et entreprit de lui flatter le haut du front, à l’endroit où les cornes rejoignent le crâne. « Tiens, murmura le baron, à l’adresse de la bête amicale, nous n’avons pas encore eu l’honneur d’être présentés. Comment va-t’on t’appeler, toi ? » Il se redressa, et prenant le chemin de la maison pour y préparer un café noir, lança : « Allez, vient, Francine. » et Francine, amusée par le gugusse, le suivit.