La veillée d’armes

La maîtresse de salle poussa un grognement fauve, s’étira douloureusement, se retourna vivement, et rabattit lourdement sa couette sur le haut de son crâne. On put compter un peu moins de quatre secondes avant qu’elle ne se redresse sur son séant, telle un diablotin monté sur ressort jaillissant de sa boîte mystérieuse, et que, les paupières toujours celées par le sommeil, elle n’exige un café, faisant tonner sa voix autoritaire sous les voûtes de pierres anciennes avant de s’écrouler en arrière, happée à nouveau par les serres sournoises de Morphée.

Un feu joyeux crépitait dans l’âtre de la cheminée de la grande salle du château du Baron, confinant les frimas matinaux contre les murs de moellons usés, sur les quels se projetaient les ombres dansantes des quelques Errants confortablement installés dans de profonds fauteuils anciens disposés en arc de cercle à l’entour du foyer. La matinée était fraîche.

Enchâssée entre les hauts bâtiments rongés par les ans, dont les fondements se fendaient d’inquiétantes crevasses au creux desquelles une végétation sauvage faisait valoir ses droits contre la rigueur orthonormée des structures érigées de la main maudite de l’humanité, la haute-cour était calme. D’ici quelques heures, elle serait noyée sous le flot de caissons et fly-cases charriés à la force des bras, résonnerait des cris joyeux et des chants païens entonnés par les Errants, et tremblerait sous les roulements orageux du Baron noir, anti-maître des lieux, qui avait coutume de cadencer ces chantier pharaoniques en martelant gaiement ses plus beaux toms basses ; Gibus hurlerait des consignes sans queue ni tête sans que personne ne lui prête la moindre attention, et Lucien bouderait sûrement.

En cuisine, Igor préparait le café. Dans l’humidité du matin, il avait franchement galéré à démarrer le feu. Le petit bois, humide, avait obstinément refusé de prendre, et plusieurs tentatives s’étaient fondues en de minuscules boulettes vaguement rougeoyantes posées au fond de la boisinière. La fumée acre ainsi dégagée avait par deux fois manqué d’étouffer le malheureux Igor, qui n’avait dû son salut qu’à une fuite précipitée, tête baissée, les yeux rouges et larmoyants, et crachant ses poumons sur le sol de pierre jonché de poussières vénérables.

Décision était prise. Pour allumer le merdier, il fallait une importante charge de cartons bien secs. Résolu, Igor poussa la porte grinçante de la réserve, farfouilla deci-delà, et avisa un tas de packs de bière. Il en prit un stock généreux sous le bras, puis tassa l’ensemble dans le foyer éteint, achevant la savante manœuvre à grands coups de talon, avant d’arroser le tout de quelques bons litres du plus noir kerdane. Puis, un sourire vengeur accroché au coin des lèvres, il bouta le feu à son installation

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Bâtie à même la muraille, la plus haute tour s’élevait en un audacieux dévers au dessus de l’éperon rocheux noir et tranchant qui se détachait d’Hermannswand et surplombait majestueusement le Val tel la proue de quelque drakkar norrois qui jetterai ses regards altier sur une mer à l’écume moutonneuse. Au sommet de cette improbable échantillon d’architecture non-euclidienne s’élançait une haute cheminée de pierrasses empilées, et au sommet de cette haute cheminait siégeait un noir corbeau.

La détonation était partie comme au ralenti. Igor, l’allumette toujours en main, eut largement le temps de se rendre compte qu’il lui eût été préférable de retirer les canettes de bière de leurs emballage avant de mettre le feu au cartons. Les copains allaient rouspéter. Prudemment, il s’abrita derrière une lourde table de chêne massif.

La porte du compartiment de la boisinière s’orna d’une protubérance qui fit craqueler le revêtement d’émail, mais elle tint bon. Le gros du souffle s’évacua par la cheminée.

Au sommet du conduit, le corbeau rêvassait paresseusement à quelque buste de Pallas surgi des temps oubliés, les yeux mi-clos et l’aile pendante. Une sourde vibration ébranla les fondements de son perchoir, tirant le corvidé de ses songes poétiques ; le grondement s’amplifia peu à peu, secouant ses entailles de l’oiseau. En un réflexe panique, il étendit ses ailes au plumage de jais, rentra son cou et plia les pattes afin de se propulser dans les airs en un envol majestueux. Hélas, à l’instant critique où ses pattes s’étendaient comme un ressort soudain libéré, toute la grâce et l’élégance de sont superbe essor fut ruinée alors que, propulsées par la pression accumulées dans le conduit, les premières canettes, portées au rouge, jaillirent de la cheminée comme des feux d’artifice au nouvel-an chinois, heurtant violemment le croupion de l’animal qui parti en un superbe salto avant mi-carpé avec coup de pied à la lune et salutation au soleil, tournoyant dans les airs comme un feu de Bengale en se jurant intérieurement que jamais plus.

Dans la grande salle, chacun fit un bond, surpris par le souffle et la puissance de la déflagration, avant de retombre sur son séant, encore étourdi par la soudaineté de l’explosion. Dans son coin la maîtresse de salle se retourna dans son sommeil en murmurant « Caféééé…. »

Igor, plus amusé qu’autre chose par son exploit non anticipé et la tournure finalement plutôt heureuse des événements, sortit de son abri, hilare, et vérifia la bonne tenue du feu, qui à présent ronronnait doucement sous la lourde plaque de fonte de la boisinière. Il posa la cafetière sur le point le plus chaud, et attendit patiemment que monte la précieuse boisson.

Un peu plus tard, les tasses tournaient dans la grande salle, et les Errants, ravis de se caféiner un peu la tronche, émergeaient de leur gangue de sommeil. Pour la beauté du geste, le groupe composa une pose digne des plafonds de la chapelle Sixtine afin d’offrir un réveil en douceur, avec café au lit et tout, à la maîtresse de salle, toujours assoupie. « ‘Ssez moi dormir, bordel! » beugla-elle dans un demi-sommeil, alors que le baron, genoux gauche à terre, lui présentait une dose de sa drogue de prédilection, tandis que les autres entonnaient les chœurs d’une aubade céleste. Elle se retourna rageusement en insultant copieusement l’assemblée avant de repartir d’un ronflement sonore.

Plus tard dans la matinée, la fine équipe se retrouva dans la haute-cour pour le chargement. Le départ de la tournée dite « Cabaret hétérotopique » était prévu pour cet après-midi. Les caisses passaient de mains en mains en un ballet soigneusement décoordonné, une étrange chorégraphie de l’à-peu-près à l’efficacité douteuse ; et bien que rien dans le processus n’eût paru très clair, les instruments divers et variés, les décors improbables et les artefacts sacrés de la troupe s’entassaient à l’arrière du fiacre de monsieur Gibus Barnier. Les départs étaient toujours des moments joyeux pour les Errants, sauf peut-être pour Lucien, éternel mécontent, incapable de reconnaître les bonheurs de l’instant quand ils se présentaient sous son nez.

Mais pour l’heure, une sourde interrogation obnubilait chaque esprit, et à la mémoire de chacun revenaient les souvenirs de l’été passé, de ces temps étranges qui virent le collectif se couler lentement en une sorte de psychose collective et enjouée, une transe à la foi individuelle et commune à tous, au cours de laquelle chacun semblait reconstituer autour de lui ses petits repères et ses petites habitudes du Val des Errances, au point de voir la topologie des lieux se reformer pour mieux correspondre à leurs souvenirs ; au point de voir se projeter sur les faces des autochtones les traits et les attitudes des habitants de la vallée ; au point de voir renaître de ses cendres ce vieux cabaret qui n’était plus que ruines fumantes lorsque jadis ils lui tournèrent le dos pour s’élancer sur les routes.

Chacun s’interrogeait en son for intérieur, souhaitant tout autant que redoutant de voir le phénomène se reproduire au cours de la tournée à venir. Les lieux seraient si différents, si dangereusement urbains, qu’il était difficile d’anticiper la condition qui serait celle de la petite troupe. Seul Lucien Trotzdem semblait serin sur ce point, lui qui se trouvait en panique sur absolument tout les autres. Il se comportait comme si, par quelque maléfice, il portait en lui la certitude des choses à venir, comme s’il se résignait à voir les Errances réintégrer le Val à chaque représentation, comme si, enfin, il voyait chaque scène qu’il foulait de son pas souple devenir le centre d’un obscur rituel au cours duquel les Errants convoquaient leurs souvenirs en une illusion contagieuse.

La compagnie au grand complet, fourbue, mais néanmoins satisfaite de sa propre efficacité lors des opérations de manutention, était remontée dans la grande salle, pour tomber sur la maîtresse de salle, les cheveux en pétard, et visiblement furieuse. « Bande de clampins ! Hurla-t elle. Où vous étiez ! J’ai même pas eu mon café ! » Quelques malheureux tentèrent de bredouiller quelque chose pour leur défense, mais la plupart baissèrent les yeux, sachant pertinemment à quoi s’en tenir. Impériale, la virago toisa l’assemblée d’un regard froid et hautain, avant de décider, à l’emporte-pièces comme souvent, d’un changement de programme. « Puisque c’est comme ça, clama t’elle, je me casse en Espagne. Démerdez vous. » Sur quoi elle claqua la porte.

Les Errants échangèrent des regards médusés. Un peu en retrait, Lucien roula des yeux, et murmura entre ses dents « Encore toi, Eris ! »

LTMC