Le train fantôme

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L’architecture torturée du cabaret des Errances dissimulait maints recoins et alcôves plus ou moins dérobés à la vue du client occasionnel, peu au fait de la vie occulte du Val. L’une de ces petites loges secrètes était nichée dans un renfoncement de couloir, en un lieu communément désigné comme la Bibliothèque. De fait, l’endroit abritait bien quelques étagères poussiéreuses chargées des grimoires les plus tape-à-l’œil que le collectif avait pu réunir, mais cette zone était surtout un extraordinaire croisement de population. Chaque rayonnage dissimulait en effet une porte, et chaque porte abritait les quartiers privé de l’un ou l’autre des occupants de ces lieux.

Pour l’heure, la plupart des Errants étaient de sortie. La Bibliothèque était déserte. Le mur du fond, perpétuellement plongé dans l’ombre, était doublé d’un épais drap de jute qui ajoutait à la pièce une sorte de double fond que nul n’aurait soupçonné, n’eurent été les ronflements sonores dont les vibrations puissantes engendraient des surpressions telles que le rideau se retrouvait régulièrement animés d’une ondulation qui en soulevait le pan inférieur. De l’autre côté dormait Pétula Mendels, la prima dona des Errances. Même assoupie, elle chantait l’opéra. Et l’aria du jour allait staccato.

Dans la cage d’escalier, une silhouette avançait sur la pointe des pieds. Elle riait sous cape. Sa démarche sûre montrait qu’elle connaissait parfaitement la place, ses entournures bizares et ses couloirs biscornus, ses longs couloirs rehaussés de peintures étranges et dérangeantes et ses tentures moirées de rouges. Elle savait la bâtisse quasi déserte, elle savait que la diva dormait, et elle savait exactement où. Par dessus tout, elle savait que Lucien Trotzdem, le seul qui avait vu sa divine Face, le seul qui aurait pu la reconnaître, était absent. Elle pouvait toujours croiser une présence inopportune, et cette présence pouvait toujours contrarier son grand Jeu, mais cela faisait tout le sel de son aventure. Ne pas tout savoir. Ne jamais tout contrôler. Jouir du Chaos. Elle était dans son élément.

Les pas discrets d’Eris l’avaient menée sans grande encombre jusqu’au fond de la Bibliothèque. Elle avait lutté quelques instants contre le rideau de jute que les ronflements telluriques de la chanteuse transformaient en un redoutable chausse-trappe mouvant ; là encore, elle avait glorieusement triomphé de l’épreuve. A présent, elle était penchée sur la couche de la cantatrice assoupie et bienheureuse. Elle lui caressait gentiment le front.

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En formation compacte, épaules contre épaules, tassés comme des pingouins sur leur banquise, les Errants avançaient le long d’un tunnel étroit, à la voûte pierreuse parcourue de câbles poussiéreux gainés de coton noirci qui alimentaient en gaz un système d’éclairage de sécurité dont seules les maladives lueurs luttaient contre l’opacité ambiante. Sporadiquement, une goutte d’eau se détachait des prémices de quelque stalactite suspendu dans les hauteurs pour venir s’écraser au sol dans un claquement humide et désagréable, rehaussant l’atmosphère lugubre et inquiétant d’une touche de sordide. Peinant à trouver leur appui sur le sol rocailleux et instable, les pas hésitants de la compagnie se heurtaient régulièrement à des poutres vermoulues qui, à intervalle irréguliers, soutenaient d’antiques rails métalliques rongés par la rouille et les ans.

A la pointe, Louvreuse plissait des yeux pour mieux percer les ombres souterraines. Immédiatement derrière elle, le centre était formé par les frères Barnier, d’abord les siamois quantiques, Artus et Gibus, flanqués de Titus et Gugus, les cadets de la pléthorique lignée, ainsi que Gracchus et Mordicus, des échantillons quelconques du tas du milieu. L’aile droite était tenue par un Lucien encore plus maussade qu’à l’accoutumée, cloué qu’il était sous les feux roulants d’un énième sermon asséné par une madame Chouchen à l’humeur chafouine ; et à l’autre extrémité de la ligne avançaient Pétula Mendels et la petite Hiro, qui sur scène officiait aux côtés de la diva. Enfin, sur les arrières le Baron Noir dominait la ligne de front de sa stature altière. Ses sens, aiguisés par l’agitation moléculaire qui opérait en lui, étaient aux aguets.

De longues minutes durant, ils avaient progressé le long du boyau, prenant grand soin d’ajuster leurs pas et de maintenir la cohésion de la formation, avant de distinguer au loin ce qu’il est convenu d’appeler la lumière au bout du tunnel. Une lueur plus forte, au loin. La petite meute marqua un temps d’arrêt – juste histoire d’être sûr qu’il ne s’agissait pas du train d’en face qui leur fonçait dessus telle une ironie de plusieurs tonnes lancée à toute vapeur contre leur optimisme pathologique. Mais la lointaine lueur demeurait immobile. Rassérénés, les Errants reprirent leur progression.
Au fur de leur approche, une lumière blanchâtre et dérangeante dévoilait leurs pas. Ils percevaient aussi une sourde rumeur, quasi-mécanique, et qui allait en un lent et lugubre crescendo. Quand enfin, usés par leur marche dans la pénombre, et rongés par la nervosité, ils émergèrent du boyau qui guidait leurs pas, ce fut pour déboucher dans un immense hall entièrement carrelé du blanc douteux des hôpitaux, et frappée d’un éclairage au néon qui dégoulinait sur toutes les surfaces, révélant cruellement chaque aspérité putride, chaque renflement gangrené, chaque coulure infecte. De part et d’autre de cette gare souterraine avançaient des cohortes de créatures grisâtres et voûtées, uniformément ternes, et qui traînaient leurs pas désabusés sur un sol en béton froid et jonché de détritus. Ces silhouettes répugnantes semblaient s’organiser en colonnes de marche, et manœuvraient sans discontinuer, Certaines files progressant de long en large parallèlement aux murs, d’autres s’échappant par l’un des nombreux conduits latéraux, tandis que d’autres encore se rajoutaient à la cohue, débouchant par une entrée quelconque.
Mais quel que soit la direction empruntée par ces êtres angoissants, ils allaient tous du même pas mécanique, tête basse, le teint de granit et les yeux baissés, perdus dans le vague. Si cette foule émettait un bourdonnement constant, un flot ininterrompu de verbiage dont le sens était noyé par l’abondance, ils semblaient pourtant ne jamais communiquer entre eux, ne jamais s’adresser la parole, ni même manifester la moindre conscience de la présence des autres. Ils avançaient, c’est tout. Parce que c’est comme ça.
Passé l’instant de saisissement, les Errants, prenant leur courage au nombre exact de mains disponibles sur l’instant, se hissèrent sur le quai, et entreprirent de se mêler à la foule indifférente. Ce lieu portait à coup sûr un puissant et lourd maléfice, car piégé dans cet endroit, tout poussait à faire « comme tout le monde », à se « fondre dans le moule », et à « suivre le mouvement ». Aussi la compagnie, mue par un réflexe pavlovien, se rangea-t elle docilement contre un de ces murs dangereusement courbés. Là, tous marquèrent une longue pause silencieuse, abîmés qu’ils étaient dans la contemplation de cet incessant va-et-viens anonyme et désincarné.

Ils étaient là, tassés les uns contre les autres, l’œil aux aguets, et en butte à une indifférence inhumaine. Leur tension était palpable. Du coin du regard, ils lorgnaient discrètement qui cet individu, la chevelure grasse, en complet anthracite et attaché-case à la main, qui cette jeunesse au regard vide, les traits tirés par la fatigue et l’attention rivée sur son horloge portative, qui ces deux êtres pathétiques qui campaient un couple d’amoureux éperdus avec un naturel qui aurait paru impeccable, n’eût été le fait que chacun d’entre eux fixait un point situé à un mètre derrière son partenaire; tous transmettaient un sentiment d’artifice, d’illusion et de faux.
Perdus dans cette exploration nécro-anthopologique, les Errants ne prirent pas tout de suite conscience de la rumeur mécanique qui s’amplifiaient en arrière-plan. Ils avaient clairement perçu ce bourdonnement à l’entrée du hall, mais depuis il s’était noyé dans la rumeur ambiante. Et maintenant ce son gagnait en présence à chaque seconde, un claquement régulier magnifié par les échos des souterrains, accompagné d’un roulement constant qui, se réverbérant contre les parois de pierre humide, lancinant, obsédant, ébranlait les vertèbres et pénétrait les âmes.
En second lieu vint le vent. Une mouvement d’air glacial arriva suivant la ligne des rails, pour prendre brutalement une puissance inattendue alors que le bourdonnement se muait en un fracas assourdissant. Puis dans une ultime surpression d’air, le train entra en gare.
Sur les quais, les silhouettes grises s’étaient toutes immobilisées dans un synchronisme parfait, et toutes les têtes s’étaient, d’un seul mouvement, tournées vers le tortillard en approche, chaque mâchoire pendante émettant un long gémissement désespéré. L’étrange convoi marqua l’arrêt dans un grincement suraigu, de ceux qui vous arrachent des frissons de l’échine au sacrum. Il était composé d’un grand nombre de wagonnets, tous parfaitement identiques aux précédents, et ressemblant à s’y méprendre à ces chariots miniers que l’on ne peut plus guère trouver que dans de mauvais films d’horreur, des caisses en bois vermoulu assemblées par de lourdes cornières en métal riveté.
Aussitôt le train fantôme à l’arrêt, des colonnes s’agencèrent sur les quais, alors que la multitude des formes ternes tentait de prendre place dans les wagons, tandis qu’autant d’êtres désespérés tentaient de s’en extirper. La manœuvre incluait moult désagréments pour les deux partis, mais personne ne semblait s’en formaliser. Même sous la pire des contraintes, chacune de ces créatures était résolue d’ignorer ses semblables. Profitant d’une apparente accalmie vers la fin de l’opération, les Errants emboîtèrent le pas d’un de ces automates, et prirent place dans le wagon de queue.

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Tendrement, Eris souriait. Depuis le temps qu’elle avait lancé ce petit jeu… Pénétrant insidieusement les rêve de Pétula Mendels, elle prenait les rènes du songe, tissait la trame des pensées. Elle tressait les fils du chaos, par pur jeu, par pur enfentillage.

Enfin, les Errants suivaient ses pistes. D’un manière erratique, certes, mais ils suivaient. Son plan pouvait encore échouer, et c’était là l’essence de son plaisir : le doute et l’incertitude ; les possibles et la discorde. Eris s’accorda un instant pour jouir de la situation, puis reprit.

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Dans un vacarme métallique, le train avait repris sa marche. D’abord lentement, il avait suivi les rails jusque dans la section de tunnel suivante, avant d’entamer une accélération démoniaque. Les parois froides et médicales de la carlingue tremblaient sous les trépidations incessantes et irrégulières, communiquant aux occupants de l’infernal tortillard une sensation diffuse de malaise, une crispation inconsciente qui prenait sournoisement par les tripes avant de remonter au cerveau, le plongeant dans un état de paranoïa latente. Les Errants s’étaient tassés à l’arrière du dernier wagon, suivant les réflexes ancestraux de générations de mauvais élèves. Leur inconfort allait croissant à mesure que leur voiture s’enfonçait dans les profondeurs chtoniennes, et l’attitude indifférente des autres passagers ne faisait qu’ajouter à leur malaise.

Le Baron noir, en dépit de la forte charge de toxines les plus variées qui innondait tout son être, parvint, en prenant appui pour moité contre les parois et pour moitié sur ses compagnons, à se redresser de toute son altitude, et toisa la populace d’un regard hautain. « Et vous, alors, lança t’il à l’adresse des zombies grisâtre qui occupaient les strapontins. Ca fait combien de temps que vous n’avez pas joui ? » Cette question, qui en toute autre bouche eut paru déplacée, agit sur les Errants comme un claquement de doigts au sortir d’une séance d’hypnose. La joyeuse troupe reprit instantannément conscience d’elle même, et de la situation des plus étrange dans laquelle elle se trouvait.

– Alllllez, là !  On s’enjaille ! , lança Hiro, amusée tant par l’absurde de la baronnade que par les réactions interdites des passagers.
– Hardi !  lâcha Gibus, amusé.
– Et haut les coeurs !, compléta Louvreur.
– ♪ , valida Pétula.
Et ainsi les Errants se lancèrent-ils dans un de ces concours de boutades parfaitement hermétique pour qui ne maîtrisait pas les codes et les usages en cours au sein du collectif. Les bons mots fusaient, portées par des voix claires et hautes, en contraste évident avec le mutisme et l’enfermement dans lesquels le peuple de grisaille était enfermés.
Le train fantôme continuait son avancée frénétique vers une destination incertaine. Les trépidations mécaniques et inquiétantes des wagonnets branlants ne troublaient plus guère le collectif, tant la bulle d’humour et d’absurde qu’ils avaient su se créer leur assurait confiance et protection ; et de cette bulle jaillissait sans cesse de subtiles excroissances qui venaient chatouiller les ternes passagers, des piques et provocations aux dimensions fractales, et dont la structure contenait maints plis et replis, formant un véritable piège destiné à happer les esprits dans les rets indéfinissables de leur tournure mentale si chaotique.

Cette tactitque, tout efficace qu’elle fut en terme d’autodéfense, occasionna une cuisante déception. La troupe du cabaret était habitueée à faire usage de ce genre de procédés afin de stimuler l’attention de l’entourage, de provoquer la réflexion, ou plus basiquement d’alléger les atmosphère trop pesants. Cette fois-ci, la masse indistinque de zombies catatoniques qui entourait les Errants resta parfaitement indifférente. Concédons-le, certains, en dépits des apparences, esquissaient un léger sourire, lâchait un bref regard de sympathie, ou réfrénaient une très légère convulsion de la cage thoracique qui pouvait vaguement passer pour l’amorce d’un rire contenu ; mais c’était bien tout. Chacun était bien seul dans ce monde souterrain.

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La ! Ils y étaient. Quelque chose était en train de se produire.
Eris n’en maîtrisait pas elle-même les conséquences, mais c’était la tout le sel de son Jeu.
Elle se réjouissait de la situation qu’elle avait si sournoisement orchestré. Caressant toujours le front de Pétula, elle tira ceci, pinça cela, et réorganisa une nouvelle fois la trame du chaos.

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Dans un grincement strident à fendre les molaires, le tortillard minier actionna ses antiques freins rouillés. Le métal frottant sur le métal cracha des gerbes d’étincelles magnifiques qui illuminèrent un bref instant la voûte pierreuse du tunnel faiblement étayé. Le convoi ralentissait. Les Errants retinrent leur souffle.

L’improbable véhicule pénétra un nouvel espace dégagé, très semblable à celui qu’ils avaient visité un peu plus tôt. Là encore, un semblant de quai élargissait le tunnel, et de nomreux êtres gris se tenaient là, immobiles, ou effectuant d’incessantes allées et venues. Les murs et plafonds étaient recouverts du même carrelage blanc et malsain. A l’arrière-plan, une volée de marches semblait monter vers d’autres niveau.

Le train marqua l’arrêt. D’un mouvement unanime les Errants saisirent l’occasion au vol, et sans que la moindre concertation ne fût nécéssaire, ils s’extirpèrent vigoureusement du véhicule, fendant la foule sans plus lui accorder le moindre égard, pour s’engouffrer promptement dans la cage d’escaliers qui menait aux étages supérieurs. Ils avalèrent les degrés deux à deux, pressés qu’ils étaient de échapper à ce cauchemar de claustrophobe. A mesure de leur assention, un air un peu moins vicié vint caresser leur visage ; ils doublèrent alors la cadence, et gravirent les escalier quatre à quatre. Ils étaient à présent si indifférents aux mouvements des Gris qu’ils ne s’apparçurent à aucum moment que passés un certain niveau, plus aucune de ces ternes créatures ne descendait. Les marche s’ouvraient large pour les acceillir. Derrière eux la rumeur incessane des zombies, devant eux un silence appaisant. Ils poursuivirent huit à huit. Puis seize à seize quand l’air leur parut soudain plus frais.

Sans plus de signe avant-courreur, le Errants débouchèrent soudain à l’air libre, Leur soulagement était au-delà de toute description. L’inclinaison du sol, rocheux et solide sous une épaisse couche d’humus instable, leur indiqua qu’ils se trouvaient à flanc de montagne. Passé l’instant de soulagement, ils écartèrent un buisson qui avait malicieusement poussé en travers du chemin. Et là, il virent le fond de la vallée.

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Eris ne put réfreiner un petit glapissement de joie. Ils y étaient.

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Les Errants étaient subjugués. Devant eux, sur une aire largement dégagée, se dressaient de lourds bâtiments de brique rouges bardées de structure métalliques. L’endroit était cerné du’une haute grille de fer, et au dessus du portail principal, se dressait une enseigne imposante. Les Errants ne la virent que de dos, mais son allure caractéristique leur permit de l’identifier instantannément : Il s’agissait d’une épaisse roue dentée, massive et rubigneuse, dont le centre était barré d’un immence W.

– Les mines de Wendel ! S’exclama le Baron.
– Les ancienne mines ! Confirma Louvreuse.
– Ben ça… développa Gibus avec un sens aigu de la dialectique.
– Blblblbleeeeegh, conclut une voix gutturale.

La tribu des Errances se retourna d’un seul bloc. A leur grande stupeur, un cortège entier des Gris les avait suivi depuis le train souterrain. Ils étaient dehors, et plus ternes que jamais. Le cabaretiers prirent leurs jambes à leurs cous, et s’égayairent dans les bois en poussant des cris d’orfraies.

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– Ben, ça, murmura Eris ! Je l’avais pas vu venir. Hé, on va se marrer.