Les bacchanales printannières – prologue

Parfaitement centrée entre les deux rangées d’arbres biscornus qui bordaient la piste sableuse, la lune, pleine et majestueuse, baignait la nuit de son aura protectrice. Le nez perdu dans les fins lambeaux de brume, le Baron noir titubait allègrement sur le chemin. Théoriquement, sa randonnée incertaine devait le mener au château. Néanmoins, de puissantes forces gravitationnelles étaient à l’oeuvre, et entrainaient inexorablement sa carcasse à la dérive, chaque pas tombant plus bas que le précédent. A continuer ainsi, il finirait sans doute par s’écrouler dans un caniveau quelconque à fond de val.
La soirée avait été épique, comme souvent à l’Antre du Satyre. Une bonne par des Errants s’étaient réunis là afin de coordonner la tournée à venir. Il aurait dû être question de trajets, d’étapes, de représentations et de logistique, mais les débats s’étaient concentrés sur une autre forme de tournée : Une bonne mousse pour chacun ; du vin pour Gibus ; de l’eau pour Lucien, qui se plaindrait de toute façon quoi qu’on lui serve; et un truc fort pour assaisonner le café noir du Baron du même nom. Les discussions n’en furent que plus vives, et l’entousiasme nullement diminué.
Le collectif cabaretier entendait célébrer dignement l’approche du solstice par de multiples libations orgiaques, de celles dont ils avaient le secret, à base de chants païens, de danses échevelées, et de musiques rythmées, lourdes et telluriques, puis soudain aériennes, planantes et hypnotiques, dont les napes indistinctes enlevaient les esprits étourdis vers des contrées oniriques, loin par delà le mur de la conscience, sur les pas d’ un Randolph Carter à la recherche de Kadath la mythique. Entre deux balbutiement éthyliques, un plan avait tout de même été validé, bancal, certes, mais la troupe avait appris à ses dépens qu’il était bien souvent inutile de trop planifier des événements qu’un chaos salutaire viendrait de toute façon bousculer sans le moindre délicatesse.
Ainsi donc le Baron, nimbé de sa douce et cotonneuse ivresse, prétendait rejoindre ses pénates en basculant d’un pied sur l’autre de façon erratique. Il mit un temps considérable avant de prendre conscience du clopinement discret qui accompagnait ses pas, mi-claquant, mi-crissant, une démarche de quadrupède sans doute bien mieux adaptée au terrain que ne l’était celle du dandy déchu. Le Baron sursauta, et se retourna vivement; la présence avait déchiré la trame de ses rèveries, et mis ses sens en alerte. Sur le qui-vive, il scruta les ombres épaisses que sculptaient les rais étranges de l’astre des fous, et distingua deux yeux caprins, luisant dans la nuit, et qui l’observaient malicieusement. Une chèvre l’avait suivi.
– C’est toi, Francine , appela le Baron d’une voix légèrement angoissée ? Tu m’a flanqué une peur panique !
– Bêêê, approuva le dieu incarné.
– T’as sans doute raison, poursuivit le Baron. Ca ne mêne à rien, dans la vie, que de dormir avec le troupeau. Viens, on se promène un peu…
– Bêêê. Francine lui enboîta le pas.
– Et oui, Francine. On part bientôt. Ca va envoyer du lourd, pour ce printemps. Nous allons répendre la bonne parole chez les amis, et célébrer la montée des sèves en les entraînant dans une sarabande apocatalytique et éternelle, qui entraînera nos âmes balottées par les vents dans une ascention vertigineuse, jusqu’aux portes de l’extase, qui grandes s’ouvriront pour déverser sur le monde frappé de stupeur ses flots de poudres éthérales et de champignons magiques, enlaçant bourgeois et mécréants en une immense partouze cosmique au cours de laquelle les corps échauffés se fondront dans le grand….
– Bêêê , se réjouit le quadrupède à cornes.
– Ouais, tout ça. Et nous dédierons cette joyeuse virée aux dieux des anciens, à Dyonisos et à Pan !
Le dieu incarné bêla tristement. Son vieux compagnon de beuverie, disparu de se monde, lui manquait. Enfin. Une occasion se présentait d’honorer sa mémoire. Francine/Pan se dit qu’il emmènerait peut être sa flûte, en souvenir du bon vieux temps.