Les dieux s’ennuient

Quelque part entre le temps et l’espace.
Éris était affalée dans un profond sofa tendu de satin pourpre, aux boucles gracieuse et à l’armature fine, et dont les formes douces invitaient à un abandon lascif. Elle portait une toge carmine et suffisamment ample pour qu’elle y puisse évoluer à son aise, et suffisamment légère pour qu’elle en oublie la présence. Elle avait décrété une journée de repos, dégagée de toute contrainte liée au monde des humains, et qu’elle consacrait à présent à glander avec ardeur ; elle éprouvait te temps en temps ce besoin impérieux de se distancier quelque peu de ces choses-là, afin de préserver toute la saveur de son Jeu. Surtout après une nuit pareille…
D’un geste nonchalant, elle porta à ses lèvres charnue et suaves un fin pécot dont elle aspira une bouffée insolente, avant de recracher lentement les volutes baroques d’une fumée épaisse et bleutée, aux relents suaves des plus entêtants cannabinoïdes, qui dans leur ballet chaotique vinrent jouer sur les rais d’une lumières surnaturelle, modelant ainsi des images hypnotisantes, aux contours fractals et aux reflets iridescents. Puis, d’un geste dont elle dosa savamment le rythme et le délié, elle fit élégamment tourner le pétard à son vis-à-vis.
Le corpus delicti atterrit ainsi entre les larges paluches de Pan, qui était avachi dans un fauteuil assorti au divan de son hôtesse. Ses sabots d’ongulé se croisaient négligemment sur le rebord de la table en verre un peu kitch qui séparait les deux divinités ; il avait laissé traîner sa paire de rangers trop inconfortable un peu plus loin. Son treillis, encore crasseux du concert de la veille, était déchiré par endroits, et par dessus flottait un t-shirt de deux tailles trop large, à l’effigie du chanteur de Métal Urbain. Ses cornes encadraient librement son front puissant et sa face percée dans tous les sens se creusait de profondes cernes de fatigue. Il dégageait aussi une forte odeur, violente et musquée, mais qui, sans pour autant passer inaperçue, n’était pas non plus réellement désagréable. Le vieux Bouc tira à son tour une taffe conséquente, laissant au bout du machin une carotte rougeoyante, puis il exprima le tout en un panache dense et compact, qui sut plusieurs minutes durant conserver sa cohésion avant qu’une brise vienne enfin à bout de l’édifice vaporeux.
Il se resservit un whisky généreux. Elle reprit une absinthe.
– Et nous revoilà, comme deux cons, à se cuiter tranquillement pour faire passer la descente de la veille…

Pan avait le cerveau en bouillie, et en était réduit à baver des platitudes. A près un silence méditatif, il poursuivit :
– C’était pas dégueu, le show d’hier soir, finalement… Quand je suis une chèvre, ça passe pas, mais alors vraiment pas du tout. Une bouillie qui défonce les tympans comme des marteaux-piqueurs pneumatiques qu’on enfoncerait à coup de batte avant d’enfourner la batte elle-même, suivie du compresseur tout entier. C’est carrément nul, leur son, au point que c’en est drôle. Ils s’y croient totalement ! Mais en tant que Pan, ça me va. Quoiqu’avec un peu de flûte, ça pourrait…
– Pour ce genre d’opération, je n’ai cure des considérations esthétiques. Ils jouent, ils s’éclatent, mais c’est le sens caché qui compte. Des choses subtiles, en arrière plan, des mots entre les mots, des silences, aussi. Des choses dont ils n’ont pas nécessairement conscience eux-mêmes, mais qu’ils produisent spontanément. J’adoooore ces effets émergents. Après tout, rien n’est plus beau que le chaos.
– N’empêche qu’il faut toujours que tu trifouilles dans la machinerie. Les vieux croûtons avaient pourtant bien mis tout en route, à leur époque. Puis ils ce sont cassés comme des gros lâches, les Zeus, les Arès et compagnie, les Héra et les Aphrodite…
– Foutue pimbêche, persifla Éris entre ses dents.
– … et les Athéna, dispersés les anciens. Je sais même plus comment ni pourquoi, dans tout ce bordel.
– Et toi, t’ es coincé ici comme le gros lourdaud que tu es. Éris était d’humeur chafouine. A zoner des siècles durant autour de ton temple qui partait en ruine, ça ne t’as pas arrangé le ciboulot.
– Quoi, bondit vivement Pan ? Tu me fais ça ? A moi ? Après cette nuit ?
– Quoi, cette nuit ?
– Mouais. Bon. Tu sais bien, mais bon. En tout état de cause, à l’époque, j’ai juste voulu rester chez moi. Ça peut se comprendre, non ? Et puis il était pas chouette, mon temple ? Bon certes les humains ont fait n’importe quoi, depuis, là-haut. Mais la sorcière d’avant m’a réveillé, celle là elle était vraiment cool, un côté druidique et tout, avec ses sangliers, et puis les gars de maintenant sont plutôt corrects. Ils on presque fini le toit, et puis ils ont pas perdu le sens de la nouba.

Décidée à ne pas lâcher le morceau, Éris poursuivit :
– Il n’empêche que tu as passé trop de temps en planque. Reconnais-le, c’est uniquement depuis l’arrivée des squatteurs que tu t’est décidé à bouger un peu. Moi, je crois que si tu n’as rien fait avant, c’est tout simplement parce que tu ne le pouvais pas. Alors, pourquoi maintenant ? Rappelles-toi que les Errants sont miens, que je les ai marqués.
– Pas tous, observa Pan, un peu sur la défensive. Pas tous. Il y a des failles dans ton Jeu.
– Bien évidement, qu’il y a des failles ! Sinon où serait l’intérêt ? Je ne suis pas une espèce de mécanicienne, comme ces merdeux qui jouent les patrons, avec Zeus en tête. Ils se sont amusés à séduire les humains à coup de croyances simplistes, à les gaver de schémas réducteurs mais rassurants, et à mettre de la dualité de partout juste pour l’effet publicitaire. C’est du populisme pur et simple, et tu vois le résultat, ça ne fait que réduire les capacités de jugement des gens.
– Et les Gris ? C’est quoi, ça, attaqua Pan ?
– A voir. J’avoue que je ne m’attendais pas…
– Je me souviens de Dionysos, ce vieux cochon, reprit le dieu cornu, sans attendre la réponse de la Discorde. Lui, il n’était pas comme les autres. Et plus j’y pense, plus je me dis…
Il avait du mal à articuler sa pensée. Ses théories paraissaient un peu fumeuses, et il en avait bien conscience.
– Je veux dire, poursuivit-il, il ne serait pas parti comme ça, à l’époque. Pas lui. Il y a un truc…
– Tiens, voilà que l’encorné se met à réfléchir, maintenant, titilla l’Éris vipérine !
– En tout cas, hier soir, j’ai décidé de suivre sa piste. Après tout, je n’y risque plus grand chose, à présent que mon temple est à nouveau puissant.
Le visage d’Éris se figea en une expression médusée. Encore un élément du continuum chaotique qu’elle n’avait pas su percevoir plus tôt. Elle était elle-même la matière du Chaos, le Chaos était Elle, mais un humain percevait-il les mouvements de ses organes ? Il en ressentait les phénomènes les plus marqués ainsi que les tendances générales, il pouvait entendre battre son propre cœur et ressentait le chaud comme le froid, mais avait-il conscience de son sang, de ses cellules, de ses atomes ? Savait-il seulement où au juste son corps commençait et où il finissait, ou si seulement il existait une frontière nette entre lui et non-lui ? Éris était le Chaos, mais elle non plus se savait pas tout d’elle-même.
Pan se fendit d’un large et sincère sourire. Il était fier de son effet. Il reprit d’un ton badin :
– La bande à Louvreureuse. Je l’adore, cellui-là ! Qu’imaginais-tu donc qu’ils fabriquaient, là-haut ? Et ils ont baptisé l’endroit « l’Antre du Satyre ». Tout de même, c’était un peu téléphoné, non ?
Éris s’empourpra d’être ainsi prise au dépourvu. Pan jubilait, et s’apprêta à asséner le coup de grâce. Il se composa un rictus plein de sous-entendus.
– Et puis tu as sans doute remarqué que le Baron traînait beaucoup dans le coin… Il apprécie beaucoup Francine, à ce que je comprends. C’est un homme de goût, et plein d’attentions délicates, crois-en mon expérience.
Éris était vexée à l’extrême. Pourtant, une part d’elle-même ne pouvait s’empêcher de savourer la majestueuse ironie, ni de se perdre d’admiration devant l’orchestration des choses. Pan, en maître d’œuvre de génie, avait reconstruit une part de sa puissance, sous le nez de tout le monde, et pourtant inaperçu. Il avait placé des pièces, il était entré dans le Jeu. Avec une misère d’atout en main, il avait annoncé garde contre, et à présent il appelait la Dame de la Discorde. Qu’elle le veuille ou non, ils devraient jouer la partie ensemble.
Le dieu-bouc s’extirpa des tréfonds de son fauteuil, avant de s’étirer avec une grâce nonchalante, teintée comme toujours d’un érotisme savamment dosé.
– En attendant, il va être l’heure pour moi d’y aller. L’ami Dionysos doit encore être quelque part dans le coin, à cuver sa Biture Éternelle. Je part à sa recherche, et advienne que pourra.
Sur quoi il tira une profonde révérence, avec arabesque et ronds de jambes, puis planta là une Éris qui encaissait toujours le choc.

* * *

Plus tard, bien plus tard, la Déesse esquissa un mouvement. Elle prit le temps de laisser se dissiper totalement la stupeur qui l’avait enferrée de son étreinte tétanique sous les incessantes estocades du roi de Faunes. Se relâchant en arrière, elle poussa un profond soupir, puis, recouvrant peu à peu ses sens, se confectionna un nouveau joint ; elle en avait bien besoin.
Contemplant l’infini des lieux, elle aspira quelques bouffées méditatives. Tout bien pesé, la situation ne lui paraissait pas si désastreuse. On allait bien rire…