Les Filles de la Nuit

C’etait par un petit matin épais et brumeux que le convoi des Errances avait enfin franchi l’enceinte de la clairière. Par quel miracle les fiacres si imposants, débordant de matériel et de décors en un perpétuel défi aux lois de la gravitation – entre autres lois ; par quel miracle ce train routier de l’improbable avait pu franchir sans plus de difficultés ces sinueuses routes de montagne, ces cols étroits et ces sentiers rocailleux, nul ne le sut jamais. Néanmoins, tout le monde était arrivé à bon port, perdu au beau milieu de ces pentes boisées, dans cette vallé encaissée et pourtant si lumineuse.

L’endroit servait de repère à des sorcières en bande organisée, un collectif de manantes et malandrines de tout poils, voleuses et prostituées, bourgeoises cultivant le don de double vie, ouvrières exploitées et âmes meurtries. Il y avait là des femmes, des hommes, et bien d’autres réalités que la langue de Rabelais n’autorisait pas à exprimer. Elles faisaient par conséquent indifférament usage, à leur propre endroit, des genres féminins ou masculins, selon l’humeur ; toutefois, par opposition à la norme patriarcale du langage, l’usage du féminin collectif était le plus courant. Ces demoiselles et autres se faisaient connaître sous le nom des Filles de la Nuit. Sous ce bois se trouvait leur lieu de repli, leur forteresse de sérénité à l’abri de laquelle elle pouvaient couler des jours tranquilles protégées de ce monde viriliste et oppressant qui avait bâti sa puissance sur la souffrance de leurs semblables. Elles savaient pourtant ne point se reclure dans leur sphère ranssurante, et de fait, elles étaient partout.. Dans chaque ville, dans chaque bourg, dans les usines et dans les champs, dans la haute société comme dans les bas-fonds, elles était là, visibles ou silencieuses, mais jamais passive face à leur sort commun. Elles témoignaient, elles échangeaient, elles tissaient des liens entre elles, elles agissaient, malgré des lois des hommes, elles se rassemblaient. Ensemble elles étaient fortes.

Au Val, elles avait pris quartier autour du vieux cabaret. Rien d’officiel, bien entendu, mais les tauliers successifs leur réservaient chaque soir une alcôve, qu’elles se déclarent ou non, et nul ne s’était jamais enquis d’un quelconque paiement. Le Baron n’avait pas tardé à entrer en relation avec l’un ou l’une d’entre elles – personne ne savait et tout le monde s’en foutait – et quelques liens d’amitiés s’étaient peu à peu noués entre divers individus des deux groupes, si bien que Mimi et Sonia, qui féquentaient souvent la joyeuse bande des Errances, avaient fini par les convier dans leur repaire pour un convent nocturne au cours duquel la troupe produirait une grande partie de son répertoire, en guise d’apéritif avant le rite sacré conduit par les prétresses technoïdes dont les ondes sonores conduiraient l’assemblée vers une transe endiablée, accompagnant l’apothéose de Selenê, puis prolongeant l’extase jusqu’ à l’agonie de la nuit.

Les Errants mirent pied à terre, et entreprirent tout d’abord de frictionner leurs guiboles endolories par les rigueurs du voyage. De là, ils se rendirent à l’orée du bois, en un point de la clairière qui était diamétralement opposé à celui par lequel il était arrivés, et où s’étaient rassemblées quelques occupantes des lieux. Ils eurent tôt fait de rejoindre l’assemblé, à laquelle Mimi Pied-de-Biche présenta chacun des membre de la compagnie. Alors que la troupe du cabaret prenait place dans le cercle de discussion, Francine s’arrêta au centre de l’espace dégagé pour brouter distraitement.

L’après-midi fut consacrée au déchargement du matériel et l’installation scénique. Si la fratrie Barnier tenta bien de faire montre de ses exploits au cours de ces étapes manutentionnaires, elle fut rapidement submergée par la puissance de feu de leurs hôtesses, qui virent virevolter les fly-cases et autres caissons avec une aisance surnaturelle, déployèrent la scène en un instant, et accrochèrent les éclairages plus vite encore. Puis, pour enfoncer le clou, elle révisèrent les essieux des roulottes, firent niveaux et vidanges, fustigerent les Errants pour leur incurie en terme de mécanique, le tout une bière à la main. Les quelques réflexes de fièrté masculine encore bien présents au sein des Errances en prirent un sacré coup, même si la mauvaise foi proverbiale de Gracchus et Mordicus Barnier les poussa à se retrancher derrière l’idée que leurs performances avaient été contrariées par la maladresse claudiquante d’Igor, par les incohérences éthyliques de Gibus, par l’évidente mauvaise volonté de Lucien, et surtout par l’enthousiasme de Riton Velours, qu’on avait, une fois de plus, pas eu le coeur de larguer sur le bord de l’autoroute. Même au sein des Errances, les fondements du patriarcat avaient la peau dure, et pour chacun, homme, femme ou autre, se purger de ce type de conception sociale restait un combat quotidien.

Pétula Mendels, quand à elle, se trouvait à l’aise en tel lieu. Et pour cause. De longue date elle avait voué son coeur, si spontané et si généreux, aux activité secrètes des Filles de la Nuit. Par discrétion naturelle autant que pour le secret de la cabbale anarcho-féministe, jamais elle ne fit étalage de son allégeance devant les Errants, et en dépit des nombreux indices qui auraient pu éveiller leurs soupçons, nul, pas même Lucien, si souvent renfermé dans son observation cynique des petits secrets et des grosses entourloupes de l’engeance humaine, n’avait su lire l’évidence. Ainsi Pétula papillonnait-elle de groupe en groupe, et gazouillait toute sorte de propos joyeux avec ses amies, et faisait montre d’une verve qu’on lui connaissait pas. Cependant, à mesure que la diva prenait des nouvelles de ses sœurs, des affaires internes de la sororité, de la situation des politiques occultes Val considérée à l’aune de leur culture militante, son inquiétude allait croissant.

Alors que, au fond de la clairière, la scène se montait suivant des candences stakhanoviennes, Pétula Mendels s’éloiga un peu, abasourdie par la somme d’informations qu’elle venait d’ingurgiter. Pour le commun des habitants du Val, la vie n’allait déjà pas sans heurts. Depuis fort longtemps déjà il fallait composer avec l’influence du clan Wendel, qui depuis des générations tenaient d’une main fermes les ressources minières locales. Les Wendel pesaient tant dans l’organisation sociale de la région qu’ils avaient fini par en devenir, de fait, les gestionnaires hégémoniques. De décénie en décénie, ils avaient acquis une grande part des terres, et avaient fait bâtir une partie des constructions les plus significative de la ville, ainsi que la part moderne des quelques hameaux alentours. Au plus proche des mines, le petit bourg d’Eisenheim en était un exemple emblématique. Construit uniquement pour les besoins de l’industrie, il était constitué de maisons toute identiques entre elles, alignées selon un schéma géométrique, et communément baptisées « maisons de la mine ». Les ouvriers y étaient logés dans des conditions décentes, mais leurs existences étaient d’autant plus intimement liées à celle des usines. Par contraste, la ville de Wandersbourg, le coeur du Val, était constituée de bâtis plus anciens, mais les parcelles urbaines n’avaient pas pour autant échappé aux rachats de l’industrie, à l’époque pas si lointaine de son apogée.

La dynastie Wendel avait connu des fortune diverses, au gré des différents chefs de famille qui s’étaient succédé. Il y en avait eu des plus ou moins bons ou mauvais, des charismatiques et des larvaires, de tyraniques et des transparents. Le Wendel actuellement en titre, et prénomé Ignace, n’était pas le pire des bougres. Fils unique de Brennan Wendel, il avait repris le de bonne heure le flambeau familial, suite à la maladie qui avait emporté ses parents. Ces derniers avaient instauré une politique sociale appuyée au sein de leurs établissements, améliorant sensiblement les conditions de vie de la masse prolétaire sur laquelle la dynastie avait fondé sa fortune ; en bon continuateur de cette vision paternaliste du capital, Ignace avait su se rapprocher de la population locale, ne serait-ce que pour se construire une image de patron débonnaire. En particulier, il avait tissé des liens avec les filles de la nuit. S’il n’eut jamais recours à la moindre prestation d’ordre sexuel, il était fort conscient du pouvoir de l’ombre qu’elles avaient sur les affaires secrètes du Val. Ainsi leur accordait-il son soutient discret en échange de menues informations personnelles concernant tel ou tel notable, dans l’idée de conserver l’ascendant dans les petites affaires locales. Ces dernières années, en particulier, avaient vu la montée en puissance spectaculaire de Don Coppa et de ses sbires. Coppa avait pris la tête d’une organisation de petits criminels locaux, qui se faisaient appaler la Confrérie Obscure. Si cette dénomination avait cours dans les milieux de la pègre, la plupart des habitants du Val se contentaient d’utiliser le terme vague de mafia, quand d’aventure ils osaient faire référence à eux. La confrérie était relativement ancienne, mais l’arrivée de Coppa aux commandes, il y a seulement quelques années de cela, avait profondément changé la donne, le la confrérie était passée brutalement des petits traffics à une vague de racket organisée. Dans Wandersburg, des rues entières s’acquitaient à présent d’un tribut à la mafia ; l’ordre régnait. Les Filles de la Nuit redoutaient particulièrement le joug des mafieux, et seul le poids politique d’un Ignace Wendel les protégeait d’une mise sous tutelle : le clan métallurgiste, propriétaire du Cabaret, maintenait en effet une sorte de zone sanctuaire autour de l’endroit. Ainsi les Filles bénéficiaient-elles d’un refuge en ville, et Wendel gardait l’avantage de leurs informations.

Pétula s’assit sur une souche, un peu à l’écart de différents groupes qui s’affairaient deci-delà. Les Errants s’étaient retirés dans leurs véhicules, dans lesquels ils préparaient sans doute leurs diverses prestations, enfilant divers costumes bigarrés, essayant différentes variantes de leurs maquillages, et se bourrant joyeusement le tarin de molécules exotiques. Les raoûts se déroulaient souvent ainsi, et la diva n’était générallement pas en reste dès lors qu’il s’agissait de s’enjailler. Elle avait tant attendu ce soir, au cours duquel son collectif d’adoption allait enfin rencontrer ses sœurs de coeur, elle avait tant anticipé cette rencontre joyeuse, elle avait tant désiré cette réunion de ses deux familles ! Pétula Mendels, soliste lyrique, était triste. Elle ne savait trop pourquoi, mais elle était triste. Et inquiète.

Francine tournait en rond. Elle se trouvait à cours d’herbe dans le coin qu’elle s’était octroyée. La chèvre avait faim. Et puis elle entendait des conversations. C’était préoccupant. Le dieu cogitait.
Pétula ressassait dans son coin les propos de ses amies. Les bacchanales printannières s’étaient pourtant annoncées si joyeuses. Ces cérémonies devaient aller crescendo pour accompagner la montée vers le solstice, maintenant une ferveur exaltée jusqu’au paroxysme de l’astre du jour, et se finir en une explosion orgiaque qui emmènerait les participants jusqu’au portes de l’extase. Et pourtant une tension malsaine montait. Levant doucement le regard, elle vit s’approche Francine, la chèvre de l’Antre du Satyre, et tendit distraitement la main, puis commença à la flater entre les cornes. Francine adorait.

– Bêêê, fit Francine
– ♪ , répondit doucement Pétula.

***

La soirée fut joyeuse. La Filles comme les Errants ingurgitèrent maints alcools en guise de sacrifice aux divinités tutellaires de la soirée, et les libations se prolongèrent sur plusieurs nuits. Toutes et tous plongeaient dans un oubli salvateur, ne gardant à la< conscience quela seule ivresse du présent. Mais Francine comme Pétula savaient au fond d’elles-même. Dyonisos était absent. Il leur manquait beaucoup.