Une rue, des airs

Elles étaient deux, arpentant les ruelles désertée de la grande ville. En parfaite synchronisation, leurs talons espiègles martelaient gaiement les pavés gris que plusieurs siècles d’usage avaient érodés au point qu’en certains endroits, on ne pouvait plus distinguer la pierre taillée des jointages de ciment; de loin en loin, un vide paraissait dans le dallage, fragile témoignage des émotions populaires qui, à plusieurs reprises, secouèrent la région, avant de sombrer dans un oubli d’apparence. Elles avançaient à cloche-pied, en sautillant, dansant presque. Elles riaient comme des folles.
Du fait de leur condition, elles ne sortaient que rarement. Mais aujourd’hui, il n’y avait personne pour traîner dans les rues secondaires, et ce en raison de la foire annuelle qui occupait la Grand-rue . Alors elles en profitaient un peu. Il faut bien reconnaître que le Val n’était pas exactement un Éden de tolérance. En dépit de sa population hautement bigarrée qui en tout autre lieu se fût heurtée à la vindicte populaire, certains autochtones acceptaient plutôt mal les marques de différence les plus ostensibles. Et la différence, Violet et Daisy connaissaient. De tout temps elles l’avaient vécue, elles l’avaient ressentie au fond d’elles-mêmes, comme elles l’avaient contemplée dans le miroir des yeux d’autrui. Elles n’étaient pas, et ne seraient jamais comme les autres. Comme les autres… Cette expression courante n’avait guère de sens, elles le savaient bien. Personne n’était comme les autres, et ce par la définition même de l’altérité. Chacun était l’autre des autres, à nul autre comparable, et en tout point unique. Elles le savaient bien. Elles-mêmes étaient très dissemblable, en dépit du fait que personne ne daignait s’en apercevoir. Elles connaissaient parfaitement tout cela. Et pourtant, le temps faisant son office, érodant les esprits les plus patients et venant à bout des plus pures intentions, elles avaient fini par considérer les autres comme… les autres ; comme une masse indistincte, un flot confus d’éléments quelconques, ne méritant plus d’être reconnus en tant qu’individus. Des formes toutes pareilles…
Les jours précédents avaient vu les rues de la ville s’orner de calicots, et chaque boutiquier décorait son étal avec le plus grand soin et une jovialité peu commune. Le solstice approchait, et rien n’allait entamer la bonne humeur de la population de Wandersburg, pas même la bande de canivauriens en guenilles qui avait réquisitionné une portion de trottoir pour son compte personnel, tenant en ces lieux un bastion fortifié de canettes de 8.6, et depuis lequel ils invectivaient la populace à grand coups de plaisanteries foireuses. Les trois molosses qui accompagnait la troupe dégoulinaient sur le bitume, affalés dans des postures improbables, et ronflant bruyamment ; pas de quoi inquiéter les badauds. Tendant inlassablement sa casquette garnie de pointes acérées et de résidus de briquets, Spike ne récoltait que quelque maigres deniers, mais échangeait avec le chaland de sourires complices dont la valeur était, à ses yeux, bien au-delà de toute comptabilité mesquine. Psylo, le plus grand de la bande, se tenait dans le fond, improvisant une cantate dans le plus pur style paillard, avec refrain grossier et fréquents appels au public, tout en s’accompagnant lui-même de deux bouteilles de vin qu’il entrechoquait avec un sens du rythme assez incertain, mais un enthousiasme indéniable. Il n’y avait à peu près personne pour lui accorder le moindre crédit, mais il se tenait soigneusement hors de portée du moindre doute concernant ses talents musicaux. Il était confiant : Il allait tous les mettre à terre en entamant son solo de kazoo artisanal, confectionné en trois minutes seulement à partir d’une cannette métallique préalablement vidée – fastoche  – puis taillée en biseau à l’aide de son fidèle schlass de survie – ça, c’était la partie compliquée. Psylo se considérait comme un dieu de la musique. Un génie. Certes, sa compagne du moment, Triplex, ne partageait pas vraiment ses opinions, mais sur l’instant, le fait qu’elle se soit lourdement affalée sur les clébards pour une petite sieste réparatrice invalidait quelque peu son propos. Aussi Psylo s’en donnait-il à coeur joie, tandis que Spike, qui était à peu près sourd, souriait benoîtement, casquette toujours à la main.
A l’occasion des festivités annonçant le passage vers l’été, l’association des artisans du Val avait organisé une exposition collective dans les rues de la ville. Les étals s’étaient installés en pleine rue dans le courant de la journée, et, le soleil déclinant, la populace se frayait un chemin au travers de ce labyrinthe éphémère, rebondissant d’un stand de reliure à une démonstration de sérigraphie, négociant quelques bijoux en macramé avec un hippie stéréotypé, ou admirant les toiles audacieuses des peintres locaux. Dans tout ce tintouin, Riton Velours, affreusement bourré, errait au travers d’un brouillard cotonneux. Il ne savait plus trop ce qu’il était venu chercher ici. Il détestait tout ses cons, de toute façon. Traçant tout droit au travers de la foule, il percuta violemment une épaule, renversant un jeune homme au passage. Au sourire indulgent d’une aïeule, il répondit par un rot dégueulasse. Un peu plus loin, il piqua les bonbons d’une enfant, qui pleura d’abondance devant si odieuse agression. Les parents, désarmés, ne purent offrir au bambin, en guise de consolation, qu’une longue tirade sur la médiocrité et l’injustice crasse de ce monde pathétique. Pour le bambin, ce fut une édifiante introduction à la réalité ; Riton, lui, continua son chemin sans même regarder en arrière. Il cherchait un truc. Seulement, là, il ne savait plus trop de quoi il s’agissait.
Le professeur Wolfgang, savant flou de la vallée, trépignait. Il faisait les cent pas dans sa roulotte, se tordait les doigt avec une nervosité extrême.
– Im Zeus Nahme ! Unmöglich ! S’exclama t’il de son bel accent méridional.
Il faut dire que le sud n’était pas le même pour tout le monde, surtout si l’on veut bien considérer que le professeur avait aussi perdu le fnord.
– Wo sind sie denn ? Elles defraient déchà être rentrées ! Che n’aurait pas dû…
On frappa trois coups, puis deux, puis cinq, à la trappe dérobée qu’il avait installé dans le fond de son laboratoire itinérant. Le vieux savant fit un bond, et se précipita pour ouvrir.
Triplex, enfin tirée de sa torpeur post-méridienne, était partie en mission de ravitaillement. Merde, c’était toujours à elle, de porter les biberons pour les gars. Spike l’édenté, parfois dit l’ancien, était un bon poteau, fiable et tout, il assurait toujours. Mais sur certains points, il était un peu con. Il avait pris Triplex sous son aile quand elle avait commencé à zoner, il y avait de cela environ deux-trois ans, et un vieux ressort paternel était alors entré en action. Mais il n’aimait pas évoquer ce genre de sujets. Ça lui rappelait trop de trucs du passé, et il lui fallait vivre le moment présent. Depuis ce jour, il protégeait la petite, comme il le pouvait, hein, et aussi en essayant de pas trop en faire, non plus, parce que la petite, il faut qu’elle s’endurcisse un peu, hein, on est pas des bisounours non plus. Et la petite avait bien grandie, et elle était maintenant à la colle avec Psylo, un merdeux à la crête orange qui avait poussé comme une chanterelle. Par ailleurs, le commun des mortels estimait qu’il en avait aussi la voix. En bon observateur consciencieux des leçons le sagesse de la rue, puisqu’il chantait faux, il chantait fort.
Le professeur Wolfgang aimait bien sa roulotte, reliquat des temps de sa jeunesse, quand il voyageait encore, avant qu’il ne se retrouve comme piégé ici, au Val, dans cet étrange vortex hors des temps. A l’époque, il avait sillonné l’Europe de long en large, écumé les foires de toutes les nations, monté un improbable freak-show itinérant exhibant à la foule des curieux les plus étonnantes créations de la nature, et qu’il animait avec fougue ; il avait inventé le niveau à plomb – sorte d’arme verticale très pratique pour tirer sur ceux qui aimaient coincer la bulle en position horizontale; il avait rédigé un ouvrage de rétrophrénologie, documenté par de solides recherches pratiques, et qui fit autorité dans son petit milieu ; joué du triangle dans célèbre quatuor à cordes ; il avait consacré le reste de son temps à couper les poires en deux coups de cuiller à pot catalytiques, pour agrémenter ses fameuses tartes au yaourt moins polluantes que jamais ; et d’une manière général il s’était rendu responsable de nombreux faits contrevenant de manière évidentes aux principes élémentaires du bon sens et de la logique.
Puis il avait rencontré cette femme étrange, dont il avait accepté, en gage d’amitié, une pomme d’or. Elle était devenue sa muse, sa Déesse. Elle l’avait conduit ici. Ils s’étaient installés. Elle était partie. Il était resté. Bien sûr, plus tard, il avait été tenté de reprendre la route. Il avait mûrement réfléchi ce projet, et consacré des mois entiers à planifier son voyage, à organiser ses provisions, et à réviser ses plans. Puis il était finalement parti à son tour, mais sans jamais retrouver la sensation d’être ailleurs. Toujours il se retrouvait ici, au Val, et ce quelle que fut la route qu’il empruntât. Un bien étrange sortilège s’était progressivement emparé de lui, qui le ramenait sans cesse en ces lieux. Il avait tout d’abord cherché à comprendre. Puis il avait peu à peu laissé tomber. Il était là où il était. Résigné, il avait installé son laboratoire en dur. Aux abords de Wandersburg, il avait fait bâtir une haute tour, au flanc d’un éperon rocheux, qui jouxtait une masure fort ancienne, et dans laquelle il s’était retiré, seul tout d’abord, puis ensuite accompagnée ses deux jeunes protégées.
Francine la chèvre s’ennuyait. Par principe, elle n’aimait guère les villes. Ça sentait toujours le charbon, et puis elle ne pouvait pas courir comme elle l’entendait, ni manger tout ce qui passait à sa portée, depuis le gant en plastique malencontreusement oublié là, jusqu’à une guirlande de piments tout entière dans sa plus totale intégralité, et puis surtout il y avait trop d’humains pour trop peu d’herbe. De surcroît, tous ces bonshommes et madames rigolos qu’elle suivait depuis quelques temps étaient partis, la laissant seule au cabaret. Non mêêê ! Il était hors de question de les laisser faire les rigolos sans elle, sinon ce ne serait pas rigolo. Alors, en cet instant et en cet endroit, Pan prit une décision. Il devait partir.
La roulotte du professeur était garée aux abords de la foire du Solstice, non loin d’un pont aux allures gothique. En tant que notable de la ville, Herr Wolfgang avait accepté de participer aux festivités en présentant à la foule quelques curiosités choisies parmi sa vaste collection, et en autorisant les plus audacieux à jeter un œil sur son propre laboratoire. Il considérait cette action comme une œuvre de philanthropie. Ce matin, durant l’installation, le vieux savant avait pris soin de parquer son véhicule dos à un mur, obstruant à dessin une improbable venelle, sombre et étriquée, et que personne n’empruntait jamais. C’est par là que Daisy et Violet s’étaient approchée du laboratoire mobile, se dérobant ainsi à la vue des passants, avant de frapper sur le bas de la caisse le code préalablement convenu.
Il fallut moins de deux secondes avant que la trappe ne s’ouvre brusquement, et que le visage inquiet du professeur Wolfgang n’apparaisse dans l’entrebâillement. Ses yeux, petits mais encore acérés en dépit de l’âge, effectuèrent leur vérification de rigueur, puis la trappe s’ouvrit en grand. Les deux sœurs passèrent à l’intérieur, l’une après l’autre et se contorsionnant pour effectuer la transition. L’opération n’était guère aisée pour ces deux personnes, car non contentes d’être jumelles, elles étaient nées siamoises, reliées par l’os iliaque.
Le bar officiel de l’événement était installé dans une petite cour donnant sur la grand-rue, et un deejay enthousiaste animait le coin en servant une soupe disco relativement consensuelle. Riton Velours déboula sur la terrasse improvisée, renversant au passage une table d’un coup de sac à dos. Le couple d’ouvriers installé là n’eut que le temps de se lever précipitamment pour esquiver la fatidique chute de la bouteille de vin local, dont les flots jaillissant de liquide précieux, au tanin superbe et à la robe purpurine manquèrent de souiller celle de Madame, qui par bonheur demeura immaculée. Riton se retourna vivement pour invectiver les malheureux, dégommant un serveur dans le mouvement. Son regard, aussi agressif qu’alcoolisé, suffisait généralement à faire taire toute protestation. Riton était habitué à s’en sortir comme ça.
Le relou attitré oscilla ensuite en direction du bar, où il commanda trois demis que, profitant de la cohue, il ne paya pas. Puis il reprit son petit bonhomme de chemin, semant la désolation dans son sillage, abandonnant négligemment ses gobelets au fur et à mesure qu’il les vidait de leur contenu, tel un petit Poucet qui craindrait de ne pas pouvoir rejoindre son abreuvoir. Il cherchait un truc, mais quoi ?
Le professeur avait connu la mère des siamoises à l’époque à laquelle il animait ce freaks show ; cela remontait à presque vingt ans, maintenant. Elle était alors trapéziste, et lui assurait le boniment ; ils s’étaient mutuellement soutenus dans les coups durs, et avaient échangé maintes confidences, avant que les vents du chaos ne les séparent. Herr Wolfgang était allé jusqu’à prendre sous son aile les deux filles de son amie, encore toutes enfants. Il se souvenait avec émotion de cette relation émotionnelle puissante et intense, versant certains soirs douloureux une larme délicate en hommage à ces temps anciens où la vie lui était apparue un peu moins misérable. Durant les années qui suivirent, ils avaient maintenu un contact épistolaire irrégulier, échangeant des nouvelles du freak show, quelques lieux communs, des banalités. Puis les courriers s’étaient raréfiés. Wolfgang prenait tout son temps pour y répondre, et même parfois négligeait de le faire. Un jour, ils n’étaient plus arrivés du tout, et le professeur avait à son tour cessé d’écrire.
Le savant flou s’était employé de son mieux à oublier son passé, et pour lutter contre le désœuvrement, qu’il tenait responsable de ses tourments, s’était enfermé de plus belle dans ses laborieuses recherches absconses. Les mois avaient ainsi passé. Puis une nuit d’orage mémorable, de celles au cours desquelles le tonnerre déchirait les cieux, précipitant les trombes divines pour inonder ce bas monde d’un déluge expiatoire, alors que les nuages épais, dont les reliefs inquiétant étaient sculptés par les feux puissants des lances de Zeus, on avait frappé à coups redoublés à l’huis de sa demeure. Devant l’annonce insistante qui martyrisait le heurtoir au point qu’il eût craint de l’entendre se briser, il s’était senti contraint de lever le nez de son poussiéreux volume d’aproximatologie appliquée, pour aller rabrouer l’opportun qui avait osé troubler ainsi son étude. Il avait dévalé l’escalier en colimaçon de sa tour, déboulé dans la grande salle de la maison, tracé à travers le corridor, et ouvert furieusement le battant de la porte en chêne, manquant de peu d’en arracher la poignée. Il s’était trouvé nez à nez avec deux silhouettes menues, tassées l’une contre l’autre, et dissimulées sous une unique – mais vaste – cape de voyage. Avant qu’il n’eût eu le temps de lâcher la bordée d’insanité qu’il avait minutieusement concoctée à l’intention du visiteur importun qui osait troubler ainsi le cours de ses méditations, il avait été pris de cours par deux voix timides, un peu moins enfantines que naguère, certes, mais qu’il reconnut immédiatement.
– Bonjour, oncle…
– … Wolfgang.
Le jour faiblissait lentement sur les rues de la ville, et les ombres du Val drapaient progressivement le décor de leur manteau du soir. A l’extrémité de la rue la plus animée du festival, à l’endroit où un pont d’antique pierre taillée surmonté de gargouilles odieuses surplombait la voie, les Errants s’installèrent. Ce soir, Basic Bastinct était de sortie, et pour la première fois ils osaient perpétrer leur forfait en plein centre-ville, au vu et au su de tous, et bien loin des murs protecteurs du Cabaret. Au fond de soi-même, chacun d’entre eux doutait de la validité d’un tel choix, mais à présent, ils se sentaient au pied du mur. Une fois un défi relevé, on ne reculait plus.
Pour l’occasion, l’orphéon en Errances s’était procuré un petit groupe électrogène. En un éclair, ils avaient déchargé le matériel, et installé la sonorisation. Il avaient fait passer le mot à l’ensemble de leur carnet d’adresse, espérant s’assurer une peu du soutient dont ils avaient grand besoin à l’occasion de cette prestation d’autant plus délicate et incertaine qu’elle n’avait nullement été sollicitée. Aussi de petits groupes de sympathisants circulaient-ils dans les rues, mêlés à la foule, et visitant les échoppes diverses avec une curiosité sincère, prenant du bon temps et profitant des ambiances locales aux charmes si particuliers, dégustant une barcasse de fritasses qui suintait abondamment le cholestérol, et patientant gentiment avant l’ouverture du concert.
La population s’était densifiée à mesure que la journée s’était écoulée, les à présent la Grand-rue grouillait de monde. Triplex fendait la foule tout en souplesse, poursuivie qu’elle était d’une élégante traîne de dreadlocks colorées et ornées de perles rares et de capsules de reubis. Nonobstant les deux packs qui lui encombraient chacune des mains, elle progressait à grand pas au travers de la marée humaine. Aux abords d’un étal particulier qui exposait, parmi d’innombrables objets des plus mystérieux, les tableaux les plus dérangeants ainsi que les grimoires les plus anciens, de ceux dont les lourdes reliures étaient admirablement ouvragées, la jeune zonarde marqua un arrêt, non tant pour se soulager les bras endoloris par le poids de son fardeau durant un petit instant, que par réelle fascination pour les œuvres ici exposées. Elle resta là quelques longues minutes, absorbée dans la contemplation de cet assortiment d’évocations de l’occulte, les yeux plongés dans ces formes et ces matières qui fleuraient bon l’ancien et l’âme égarée dans quelque labyrinthe émotionnel dont sa psyché avait le secret, avant de relever les yeux sur la personne qui tenait ce stand si fascinant..
Elle découvrit une grande dame aux allures de sorcière, de noir vêtue, la tignasse flamboyante et les jambes tatouées d’abondance. Triplex était d’ordinaire assez réservée en présence d’inconnus au port si altier ; sans doute un résidu non purgé de son éducation prolétarienne. Elle voulut néanmoins s’entretenir avec cette femme si surprenante, si bien qu’elle parvint, pour ce coup-ci, à vaincre ses conditionnements : Elle fit en sorte de croiser du regard l’exposante, et d’un signe de tête respectueux, la salua. Cette dernière comprit tout à fait le message, et, souriante, s’approcha. A l’instant exact où allait s’engager une conversation qu’elle attendait fort enrichissante, la keuponne sentit une main indélicate se saisir à pleine paume de son petit cul post-adolescent. Mue par un réflexe d’autodéfense directement commandé depuis les tréfonds de son cerveau reptilien, elle pivota vivement sur elle-même et envoya de tout le poids de son corps son bras droit en direction de l’assaillant. Ce dernier esquiva, où plus exactement perdit son équilibre déjà précaire dans le mouvement de rotation, si bien qu’à la fin de la manœuvre, il était lamentablement affalé au sol, dans une posture inconfortable. Triplex, quand à elle, se ressaisit immédiatement, retrouvant une composition d’apparence décontractée, escomptant ainsi ne pas se faire embrouiller d’avantage.
Sous le pont, le matériel était en place, la sono était testée, et les Bastincts patientaient. Lucien avait froid. Gibus, lui, s’activait gaiement entre les différents instruments, tripotant un peu au hasard le clavier de son harmonium de basse-cour, recalant ici un retour dont le pointage lui paraissait imparfait, ou encore abreuvant le micro d’onomatopées décousues et sans le moindre sens, juste pour le bonheur d’entendre sa voix. D’une manière générale, il s’éclatait. Il était un peu pompette, et en plus il tenait une de ses envie de jouer, ce soir!
Lucien en avait marre d’attendre. Il fallait commencer sans délai. Le Baron, de son côté, était aux anges. Les hanches étroites moulées dans un vieux jeans noir qui était sans doute déjà étriqué avant son précédent – et unique – séjour au lavoir, il papillonnait de groupe en groupe, tout aux mondanités. La soirée s’annonçait effroyablement people, et les lieux se remplissaient de beau monde.
Lucien était malade, et il entendait bien que tout le monde sache à quel point il lui en coûtait, à lui, d’officier dans de telles conditions. Louvreur, un peu en retrait, se faisait timide, ce soir. Il était né dans ce quartier, dans cette maison, juste à côté du pont. Enfin, plus exactement dans celle qui était juste là avant. On avait fait partir les habitants. Trop de dettes. Puis on avait rasé la maison. La vie était devenue compliquée pour les pauvres gens, au Val, ces derniers temps. Louvreur devait chanter avec le groupe, ce soir, et de se retrouver ainsi devant ses anciens voisins, il en avait du coton dans les cannes.
A force de geindre et d’écumer à tout propos, Lucien était fatigué, maintenant. Il n’allait pas pouvoir jouer, dans ces conditions. Dans la foule, Pétula Mendels était là, accompagnée de quelques amis venus de loin pour l’occasion. La fratrie Barnier était venue en force, mais nul, pas même les intéressés, ne savait jamais s’ils étaient au complet ou s’il n’en restait pas quelques autres, planqués quelque part. Sonia Maraude était dans le coin, bien sûr, et Mimi Pied-de-biche se tenait un peu plus loin. De ci, de là, disséminées dans différents groupes, d’autres filles de la Nuit attendaient. Rien ne les distinguait vraiment des autres gens, ni signe de ralliement, ni symbole dissimulé, mais pour qui savait l’observer, on pouvait sentir entre elles tout un réseau de connexions non-verbales ; elles étaient présentes, et fortement unies, mais toujours invisibles.
Plus loin en amont de la rue, la chute pathétique qui avait conclu l’acte d’agression sexuelle caractérisé dont Riton Velours s’était rendu coupable attira l’attention des passants, qui s’inquiétèrent immédiatement pour le bien-être de ce pauvre homme qui gisait à terre. Allait-il bien ? Avait-il besoin d’aide ? Qu’on appelle un médecin ! De toute façon, les choses se finissaient à peu près toujours comme ça, tout pour les connards, pas un regard pour la petite punkette agressée. Ils n’avaient même rien vu, et quand bien même, ils s’en foutaient. Triplex connaissait la chanson. Elle reprit ses packs en vrac sous les brans avant de s’ échapper par une rue perpendiculaire. Elle décida d’aller au parc pour se calmer un peu, avant de rejoindre les autres. Au pire, ils se retrouveraient devant le concert.
La nuit était tombée depuis belle lurette, et le professeur Wolfgang avait décidé de dormir sur place, arguant que ça lui changerait de la maison ou de la tour auxquels il était par trop accoutumé. En réalité, tout cela ravivait en lui bien des souvenirs de jeunesse, et il était pleinement conscient de l’espèce de nostalgie qui, doucement, s’enracinant en lui.. Après tout, il était encore vert, pour un homme de son âge. De plus, il se préparait quelque chose, à l’extérieur, qui retenait bizarrement son attention. De la musique, apparemment. Généralement, il ne goûtait guère les œuvres des modernes, mais il admit sans peine que les condition de la soirée étaient suffisamment exceptionnelle pour que lui-même daignât déroger à ses petits principes. Foin de considérations oiseuses, il allait voir ça de ses propres oreilles. Par ailleurs, les filles pourraient suivre le spectacle en toute discrétion, depuis la caravane. Elle entendraient ça de leurs yeux, en quelque sorte.
Le concert commença enfin, et Lucien trouva à s’en plaindre. Il avait le nez bouché, il allait chanter faux et de toute façon c’était une mauvaise idée. Gibus envoyait du son depuis une bonne minute déjà, et le Baron venait juste de le rejoindre. Lucien patienta encore un instant avant de se saisir de sa harpe à deux cordes, laissant ainsi au percussionniste le loisir de s’installer confortablement dans le jeu. Puis enfin, tranquillement, posément, il s’installa dos au public, gratta le premier accord, profond et ténébreux, puis se retourna, transfiguré. Le rituel était en cours, l’officiant était paré ; après tout, et comme il aimait à le prêcher avec ardeur, en toute circonstance la Déesse prévalait.
Sur la placette, les sonorités abruptes et discordantes de Basic Bastinct interpellaient les passants. Les fidèles de la formation, échauffés par une après-midi d’attente impatiente, se jetèrent dans la mêlée dès le premier morceau, ouvrant ainsi le grand bal désaccordé. Les passants, d’abord ahuris, se laissaient peu à peu gagner par ces mélopées entêtantes. Mimi et Sonia, pilonnant furieusement le sol de leurs talons ferrés, levaient les poings bien haut, scandant les refrains chocs dès la première moitié du set ; il faut dire qu’elles avaient déjà envoyé fort dans l’après-midi, et qu’à l’heure qu’il était, les deux comparses trempées, par l’effort, exsudaient littéralement des vapeurs éthyliques. Un couple type « cadres dynamiques » entra dans la danse ; probablement des sous-fifres des bureaux de l’empire Wendel, venus ici pour oublier, le temps d’un samedi soir, leur vie médiocre et sans joie, avant de retourner dès lundi s’asservir de leur plein gré dans les mouroirs de la liberté.
Violet et Daisy allaient passer la nuit dans le roulotte, en pleine ville, et un soir de festivités, qui plus est. Elles tremblaient bien évidement d’excitation, à cette idée, tant il était rare qu’elles sortissent ainsi des murs trop étroits de la maison du vieux professeur. Cela faisait aussi bien des années qu’elle n’y avaient joué comme autrefois, quand leur mère était encore de ce monde, au temps où les tournées du freak show les entraînaient de village en village, en compagnie du jeune Wolfgang. Ce dernier était à cette époque un personnage déjà bien excentrique : Curieux de tout, il collectionnait alors avec une passion peu commune une foule d’objets rares et intriguant, qu’au fur de ses trouvaille il entassait négligemment dans ses pénates ; les gamines étaient littéralement fascinées par ces artefacts aussi incroyables que pléthoriques et par l’atmosphère que dégageait cette accumulation improbable, de sorte qu’elles passaient le plus clair de leur temps dans ce cabinet de l’étrange, à agencer puis à réagencer tout l’assortiment des curiosités, installant avec le plus grand soin des éclairages tamisés, créant dans leur innocence moultes saynètes complexes pour lesquelles bien des interprétations étaient possibles, riaient aux éclats, puis chamboulaient à nouveau le tout, se soudain muant en une noria à quatre mains qui charriaient sans discontinuer le flot de ce qu’elles considéraient comme des jouets. Herr Wolfgang, attendri, avait l’indulgence de les laisser agir à leur guise.
Spike l’Édenté restait en retrait, battant gentiment la mesure du bout des pieds, et n’osant lancer le pogo au milieu de cette zone franche. Il avait dû calmer un peu le jeune Psylo, dont le caractère irréfléchi allait forcément le pousser à la connerie. L’Ancien prenaient tant de plaisir a voir les frontière culturelles refluer ainsi l’espace d’un instant, que même son pote braillard et dégénéré avait bien été forcé d’admettre que ses spalières cloutées risquaient peut-être d’inquiéter quelqu’un d’un peu angoissé de nature.
Après le troisième morceau, ils furent rejoint par une Triplex toujours furibarde, qui leur claqua les packs de bières tant attendus en pleine figure, avant d’aller s’isoler deux rues plus loin. Elle avait pourtant pris le temps d’un long détour par le parc Alberich, situé plus haut dans la ville, histoire de redescendre un peu après son altercation avec Riton. Elle détestait vraiment le genre de situation qu’elle avait eu à subir plus tôt. Mais au fond, elle n’en voulait pas tant à son agresseur, parce que des petits merdeux comme ça, elle pouvait gérer sans problème. Après tout, elle ne portait pas son surnom pour rien. Au fond, c’était aux gens autours qu’elle portait rancune, et au-delà de ça, à l’humanité entière, pour son aveuglement, pour ses silences coupables.
La blouse flottant au vent, la canne frétillante, et la tignasse blanche, toujours en pétard, qu’un noir haut de forme ne parvenait guère à dissimuler, le professeur Wolfgang tournant et virevoltait sur le dancefloor improvisé. Ses vieux os en oubliaient leur rhumatismes. Une transe violente s’emparait de lui, à mesure que se développaient les harmonies savamment bancales de cette bande de jeunes troubadours qui s’agitaient devant lui. Les airs qui se développaient caressaient ses tympans, transitaient par son cerveau, avant d’aller chatouiller quelque chose de plus profond, enfoui loin dans les méandres de son être. Il avait ressentit cela autrefois, avant que d’échouer au Val pour s’y enterrer plus ou moins définitivement ; c’était au temps où il voyageait, où partout il suivait sa Compagne, sa Muse, sa Déesse, celle qui alors se faisait appeler Mess. Mais ces souvenirs, pour lointains qu’ils étaient, évoquaient aussi bien des choses déplaisantes pour le vieux savant. Il refoula ses pensées au loin, et fixa son attention sur la musique.
Sous le pont,, l’ambiance était encore montée d’un cran. Alors que la jeunesse locale sautait dans tout les coins, dispersant une énergie fantastique, les vieux, formant un demi-cercle qui enserrait les danseurs comme dans une arène, tapaient des mains en hochant de la tête. Les inquiétudes que les trois Bastincts avaient conçues à l’idée de jouer devant un public qu’un xyloglotte averti aurait pu qualifier de « non-spécialisé » se révélaient de plus en plus infondées, et la chose était désormais consacrée : En dépit des belles illusions que se faisaient les Errants, Basic Bastinct était un groupe de variétés, parfaitement consensuel.
Pan était absolument resplendissant, ce soir. Se redressant de toute sa stature, il était réellement imposant. Dans un élan de sagesse, il avait résolu de passer sa dernière soirée ici incognito. Aussi avait-il dissimulé ses attributs sous un vaste treillis à la coupe baggy, dont les formes amples modifiaient sa démarche au point de la faire passer pour humaine, et recouvert ses cornes d’une casquette de G.I. aux formes carrées qui épousait ses protubérances crâniennes à la perfection. Sa face était ornées de plusieurs bijoux d’aspect pesant, enfilés au travers de ses chairs, et conférant à son visage une dissymétrie toute particulière qui ne manquait pas de charme. Habilement mêlé à la foule, il contemplait ces humains qu’il suivait depuis quelque temps déjà, et à l’endroit desquels il avait fini par concevoir une sorte d’affection. Là encore, il les trouva plutôt rigolos, bien que cette idée se fût nettement plus développée dans son esprit présent que lorsqu’il allait sous la forme caprine de Francine. En tout état de cause, la tambouille lui plaisait. Elle aurait sans doute ravi Dionysos également, soupira t’il en son for intérieur.
Bien à l’abri des murs en bois vermoulu du cabinet du professeur, les siamoises, régulièrement, soulevaient les épais rideau noir qui préservaient ce sanctuaire pour prendre la température du monde extérieur. Elles voyaient tout ces gens, comme pris de convulsions, secouant leurs membres de manière aléatoire, comme des pantins désarticulés, qui s’agitaient frénétiquement devant ces trois personnage douteux, vêtus avec fort mauvais goût, et qui s’acharnaient sur des instruments incertains dont ils semblaient tout ignorer du fonctionnement ; et des sons bizarres leur parvenaient, étouffés par l’épais calfeutrage qui capitonnait l’habitacle. Elles étaient fortement décontenancées par toute cette agitation, et décrétèrent aussitôt que ces choses n’étaient pas pour elles.
Au spectacle décadent de cette agglomérat humain, elle préféraient largement celui des intérieurs de leur bienfaiteur. Celui-ci était chargé de maints heureux souvenirs de leur enfance, et, à présent qu’elles étaient seules en ces lieux et qu’elles les scrutaient d’un œil nostalgique, il leur parut que rien manquait. Tous les bibelots de leur jeunesse, leurs accessoires de jeu grâce auxquelles elles s’égaraient des heures durant en rêveries, les manipulant à loisir pour créer des mondes sans cesse renouvelés à seule fin de satisfaire sa soif dévorante d’imagination libérée de toute entrave, le moindre de ces éléments premier de leurs univers fantastiques était là, sous leurs yeux. Elles eurent beau en faire l’inventaire le plus scrupuleux, rien ni personne ne manquait à l’appel, et tout était à la place qu’elles avaient voulu jadis, avant le départ d’Oncle Wolfgang, comme s’il avait tenu à tout conserver une trace d’elles pour garder courage dans le cours ses tribulations.
Tout y était, et d’avantage encore. A la collection du professeur, dont chaque élément était intimement familier aux yeux de deux sœurs, venait s’ajouter un coffret en bois massif, tapissé d’un velours noir que tendaient des petits clous dorés dont les têtes bombées reflétaient les flammes des chandelles en une constellation hermétique. Leur tuteur devait sans doute avoir acquis cet objet dans les années qui avaient suivi son départ du freak-show, car aucune des jumelles n’en avait le moindre souvenir. Elles ne résistèrent pas longtemps à l’envie pressante d’ouvrir ce réceptacle si savamment orné pour en révéler le contenu mystérieux. Quatre mains délicates saisirent les deux panneaux qui constituaient le couvercle, et, d’un geste coordonné à la perfection, ouvrirent les battants de bois comme on ouvrirait une armoire, prenant un temps infini pour effectuer l’opération. Elles savouraient l’instant tension qui, invariablement, précédait les grandes découvertes.
Puis, une fois les deux parties du couvercle écartées, elles s’abîmèrent dans la contemplation de leur trouvaille. Celle-ci gisait dans un écrin de paille destiné à la protéger dans les transports les plus cahoteux, et prenait l’aspect d’une statuette aux contours incongrus. Elle représentait une femme, debout, dans une posture qui évoquait clairement les représentation mariales dans la tradition chrétienne, mais dont le faciès avait des traits animaux, le front large et le museau prolongé. Dans sa gueule trônait une pierre noire, aux reflets luisants et verdâtre, dont la texture était nettement humide, et qui se mit à suinter très doucement, avec une sorte de bienveillance. La madone païenne était entourée de petits êtres difformes et biscornus, dont certains présentaient, à l’image du personnage central, des partie animales ; certaines des figurines représentaient des abominations sans nom dont l’apparence constituait une injure à l’imaginaire bien formé, tandis que d’autres encore n’étaient pas sans évoquer les compagnons de l’enfance des deux sœurs, monstre de foire et aberrations de la nature. En fait, parmi ce pandémonium étaient représentées, entre autres nains et amputés, hommes percés et femmes à barbes, un superbe duo de siamoises.
La statuette se tenait, fière et provocante à la fois sur un majestueux piédestal marmoréen, dont la face était gravée de maints symboles rehaussés d’or et qui n’évoquaient rien aux jeunes demoiselles, mais elle portait en son centre quatre caractères en lettres romaines, qu’elles lurent sans peine, et qu’elle devinèrent être le nom de la divinité représentée : « MESS ».
Éris se tenait là-haut depuis le début de la soirée. Confortablement installée sur une corniche dépassant du parapet pierreux du pont, sa silhouette, voilée d’un grand manteau qui se fondait dans la nuit, se confondait dans les replis de l’ouvrage, et quand les nuages dévoilait la lune, elle passait pour une gargouille. Ici, elle se savait invisible. Elle se délectait souvent ainsi d’assister en secrets à ces cérémonies cachées, ces rituels qui, à l’insu de tous ou presque, lui étaient voués. Elle adorait ces moments explosifs, ces concentrations improbables d’individus aux caractères forts et aux différences marquées, ces endroits où, pour un rien, à peu près tout peut se produire…
Riton Velours cherchait un truc. Mais là, il ne savait plus trop de quoi il s’agissait. La journée avait été dégueulasse. Enfin il se souvenait plus trop. En tout cas il avait mal au crâne, un sale goût dans la bouche, et une pâteuse horrible pour couronner le tout. Son coude et son genoux droit lui faisaient mal, aussi. Il avait dû tomber. Perdu dans son colletard, il avançait dans les rues vidées de la foule, et son pas lourdingue suivait inconsciemment le rythme et la direction de la musique.
Il déboucha sur une placette que surplombait un vieux pont, perdu qu’il était dans le dédales de ses sens décoordonnés, et déboula, tout surpris, au milieu d’un concert punk. S’il s’était attendu à ça ! La vie était marrante, parfois. Il descendit d’un trait sa dernière bibine, écrasant fort virilement le fragile gobelet en plastique contre son front têtu. Alors, un éclair passa dans ses yeux. Il fendit la foule, se colla à deux où trois demoiselles au passage, puis envoya un pied mesquin dans le tibia du guitariste, avec beaucoup plus de vice que de résultat. Une âme bienveillante et charitable agrippa immédiatement le trublion, et le tira par la col avant que les choses ne dégénèrent, puis entreprit tout naïvement de lui administrer une leçon de morale pacifiste de laquelle, de toute façon, Riton n’entendait un traître mot : Égare par la musique qui saturait son esprit, il avait déjà refoulé le souvenir de son geste par pur souci de confort intellectuel, et ne comprenait pas trop pourquoi ce gugusse en bonne péruvien lui prenait le chou. A tout le moins, cette conversation avait au moins eu le mérite d’occuper le relou de service pendant un temps. Mais au bout de dix minutes, Il reprit doucement ses exactions pitoyables, taquinant deci-delà. Il cherchait un truc, mais quoi ?
Le concert s’achevait doucement. Pétula Mendels avait déjà rejoint la formation pour le final, et Louvreur, nerveux à l’extrême, allait entamer son premier solo de yodel tyrolien en featuring avec les Bastincts, et ce devant les copains du quartier, qui allaient le reconnaître ! Louvreur en avait de la guimauve dans les guiboles, et des crispations dans la tuyauterie. Dans la foule, la tension était tout aussi palpable. Riton Velours, en particulier, était à nouveau intenable, et personne n’avait osé le jeter pour de bon, attendu que ces instants repris à l’espace public se devaient être des moments de tolérance et de liberté. Mais tout le monde était à cran, et l’énergie de la fête ne suffisait plus à disperser la rage accumulée au rythme des taquineries sournoises dont cet énergumène dépourvu de la moindre retenue se rendait coupable. C’en était au point où tout un chacun dans l’assemblée lui tenait un grief d’une nature ou l’autre, sans pour autant oser sortir de sa réserve. Il ne manquait plus qu’une étincelle pour mettre le feu aux poudres.
Pan s’éclatait plutôt bien, malgré ce gros con qui gâchait quelque peu les réjouissances. La situation lui donnait beaucoup de sujet de méditation sur la nature humaine. Entre autres interrogation, il se demandait ce qui pouvait bien conduire un tel individu, qui ne savait même pas jouir de sa cuite, en pareil endroit. La réponse à cette question un peu absurde le saisit soudain par l’épaule. Puis elle le salua d’un chaleureux baiser à la russe.
– Ben ça alors, s’exclama Éris ! le grand Pan, ici et parmi nous ! C’était toi, la chèvre, hein ! Aaaaah ! J’le savais, j’le savais, j’le savais ! A présent elle sautillait comme une gosse qui viendrait de s’enfiler deux paquets de fraises tagada arrosés au che-che-che-che-cherry coke.
– Mouais, je comprends mieux, pour l’autre con, bougonna t’il. Et à bien y réfléchir, ça explique peut-être certains autre trucs.
– On danse, vieux bouc, lança t’elle, narquoise ?
– Je suppose qu’en de telles circonstances, il n’y a pas mieux à faire… Il enlaça sa partenaire, et, indifférent au tempos effrénés et aux sonorités vrillantes livrés sur la scène, entama avec elle une valse lente et suave, dont les mouvements souples et lascifs dégageaient un érotisme troublant, délicatement parfumé des douces senteurs du musc et du souffre entremêlés.
– Je ne suis pas absolument certain que le fait de te revoir me comble de joie, ô Éris, Dame de la Discorde, Celle Qui Est Le Chaos, Mère de…
– Oh toi, toujours à grogner, jamais content !
Elle rompit brutalement le charme interlope de la chorégraphie panique, et se dégagea vivement de l’étreinte.
– Regarde, plutôt, jubila t’elle. On va se marrer, avec un peu de chance.
– Qu’est-ce-que cette bougresse d’Alea vient faire dans cette histoire, demanda t’il ?
– Hein ? Oh, ta gueule, vieux fouteur de curés. Regarde plutôt…
Riton cherchait un truc. Seulement là, il ne savait plus trop de quoi il pouvait bien s’agir. Il braillait à tue-tête en s’agitant dans la foule comme un pantin désarticulé alors que le concert s’achevait sur un dernier rappel. Les courageux danseurs qui restaient alentours étaient les braves qui avaient su esquiver jusque là ses coups de poings indécis et ses coups de pieds approximatifs. Sa tête, elle ne présentait qu’un souci secondaire pour les besoins de la survie de ses voisins, mais elle secouait si fort d’avant en arrière que déjà il se prenait des paris, qu’un mafieux louche en borsalino et lunettes noires confortablement installé sous un porche consignait soigneusement dans un petit carnet relié de moleskine, dont l’enjeu était de savoir si, oui ou non, son coup allait se déchirer à la base, et si son chef allait choir d’avant ou en arrière.
Triplex était enfin calmée. Elle se décida à rejoindre ses copains, vu que le spectacle avait l’air de se terminer. Ça lui avait plu, même de loin. Elle arriva sur la place comme une bombe. Un sourire malicieux suspendu au coin des lèvres, elle chopa Psylo et Spike par le revers de leurs vestes, et les entraîna pour une dernière danse. Traversant la cohue avec les deux lourdauds à sa suite, elle tomba nez à nez avec monsieur Riton Velours, qui tout de go tenta de lui rouler une galoche.
Riton cherchait un truc. Il cherchait la merde.